mercredi 18 août 2010

derrider dérida, 7

« Pour l’instant, moi, je te dis que je vois Plato bander dans le dos de Socrates et l’ubris insensée de sa queue, une érection interminable, disproportionnée, traverser comme une seule idée la tête de Paris et la chaise du copiste avant de glisser doucement, toute chaude encore, sous la jambe droite de Socrates, en harmonie ou symphonie de mouvement avec ce faisceau de phallus, les pointes, plumes, doigts, ongles et grattoirs, les écritoires même qui s’adressent dans la même direction. La di-rection, la diérection de ce couple, de ces vieux fous, de ces galopins à cheval, c’est nous de toute façon, a priori, (ils arrivent sur nous) nous sommes couchés sur le dos dans le ventre de la jument comme dans une énorme bibliothèque, et ça cavale, ça cavale, de temps en temps je me tourne de ton côté, je me couche sur toi et en devinant, en la reconstituant par toute sorte de calculs et de conjectures hasardeuses, je dresse en toi la carte de leurs déplacements, de ceux qu’ils auront induit du plus léger mouvement de plume, en tirant à peine sur le mors. Puis sans me dégager je me redresse encore »

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« à l’origine il y a le vol et le parjure, à la veille des 59 secrets d’Ali Baba, un indéchiffrable par jarre, à chaque date un goutte de sang, une date suffit à laisser le géologiciel sur place, comme celle que tu vis perler dans le dos de la petite fille qui se laisse distraitement enculer, à peine, avec des gestes sûrs mais aussi gauches que du mammifère à sa naissance, elle te sait bander sur le lit de ton père, tournée vers la radio, numquid mentior aut mixtione misceo neque distinguo lucidas cognitiones harum rerum in firmamento caeli et opera corporalia, cela signifie, suivez bien, que jamais tu n’écris comme sA, le père d’Adéodat dont la mère est sans nom, ni comme Spinoza, ils sont trop marranes, trop « catholiques », eût-on dit rue d’Aurelle-de-Paladines, trop loin du verger, ils disent le discours, comme le signe de circoncision, extérieur ou intérieur, non, non, tu as plus de deux langues, la figurale et l’autre »

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Je découpe dans ces textes qui se coupent (un blanc de 52 signes) ou ingurgitent d’autres textes (les Confessions d’Augustin et un carnet de Derrida commencé à la fin de 1976) pour se présenter des morceaux à peine lisibles si on les détache du reste. Ils sont peut-être à peine lisibles ainsi, c’est possible. Et, pourtant, ce qu’ils disent, cela n’est dit nulle part ailleurs. D’une part, ces textes ne ressemblent à rien, rien de connu, rien d’autres qu’eux-mêmes. D’autre part, ils ne se ressemblent pas entre eux. Ils se recoupent dans le temps (décembre 1976 pour le carnet de Circonfessions, juin 1977 pour Envois), mais ils ne parlent pas la même langue. Nulle part ailleurs, même pas en eux-mêmes, quelque chose serait identifiable, comme une manière, un ton. Si on les lit en perspective, alors, oui, peut-être, on y trouvera une relation, on trouvera que “ça fait système”, si l’on veut, c’est bien possible. Mais, ce qu’ils disent, dans ces moments précis que j’essaie d’isoler, ce qu’ils disent, sans même se dérober, ce qu’ils disent est inédit. Car, c’est bien ça le plus saisissant, qu’ils ne masquent pas, à aucun moment, ce qu’ils ont à dire. Les mots sont crus, si l’on peut dire, les mots sont clairs, les mots sont chair, si l’on veut aussi, ce n’est pas un langage emprunté, ce n’est pas un langage détourné, ce n’est pas une langue qui cache la langue qu’elle parle en vérité. Ce n’est peut-être même pas une langue de vérité (au sens d’une vérité qui s’opposerait à la fiction). C’est une langue qui dit tout ce qu’elle a à dire. Elle dit : « Il bande ». Et elle dit : « Tu l’encules ». Moi, ce qui me laisse sans voix, et je parle de moi parce que ce fût d’abord une expérience, une expérience pure, de la pure expérience, à supposer que ça existe, puisqu’elle m’a d’abord laissé sans voix, une expérience pour moi de lire ces phrases-là dans ces textes-là, ce n’est pas qu’on rapporte la philosophie à la sexualité [dans un film qui lui est consacré, Derrida, il dit qu’il aimerait connaître la vie sexuelle des philosophes, leur intimité], mais qu’on use de ce langage-là pour le faire. Et qu’il en parle sans détour — et “Dieu” sait que Derrida aime les détours. Et qu’il en parle peut-être en faisant des manières — et “Dieu” sait que Derrida en fait des manières — mais, des manières qui ne sont tout de même pas des manières. C’est ça peut-être — non pas cette intrusion d’un langage qui n’a pas place dans un discours philosophique — au nom de quoi un registre de langue n’aurait-il pas sa place dans un discours philosophique ? — qui me laisse penser que Derrida, que l’on présente presque toujours comme un grand lecteur, n’est pas tant un lecteur qu’un auteur, un écrivain : qu’il autorise tous les registres de langue à valoir comme langage recevable dans un discours philosophique. Ces manières de parler ne sont pas des manières. Non parce qu’il y transgresserait des règles qui seraient celles du discours philosophique, mais parce qu’il transgresse les règles qu’il a lui-même introduites dans la philosophie. En introduisant un con dans la philosophie, il y a introduit des règles — il a inventé les premières règles de la philosophie — ces règles sont peut-être aussi celles qu’il maintient dans Circonfessions en parlant de « périodes », de « periods ». C’est avec lui que la philosophie a ses premières règles. Elle a, à ce moment-là, ses premières périodes. Pour la première fois, elle, la philosophie, la fille d’immigré(e) a ses règles. Mais, dans le temps qu’il introduit ses règles, et “Dieu” sait qu’il parle du sang, il y introduit aussi ce qui en est l’antithèse, ce qu’il nomme de la manière la moins propre que l’Occident puisse concevoir : « enculer ». « Enculer » ne conçoit rien. Et, pourtant, dans ses périodes, peut-être est-ce cela que la philosophie conçoit : une histoire d’inversion. Une histoire dans laquelle la chose se fait par derrière, Platon derrière Socrate, le petit Jacques dans le derrière d’une petite fille de son âge. Ça se dit « enculer » et, c’est dans le con de la Destruktion de l’histoire de l’ontologie que ça a lieu. « Enculer » le con. C’est dire à quoi on en est réduit. C’est dire à quoi le to on en est réduit. C’est dire où on en est. C’est dire qu’il n’y a plus rien à dire. Rien à faire. Rien à foutre, aussi. Pourquoi pas ? Simplement regarder le sang couler de toute part. Le sang du con, le sang du « …cul… ». Qu’est-ce qu’on en a à foutre de tout ce sang, de ce con et de ce « …cul… » ?

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