jeudi 9 septembre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : s'ennuyer.

Je m’ennuie. Je n’y peux rien. C’est comme ça. Je m’ennuie. Je m’ennuie tellement que parfois souvent tout le temps, je ne pense à rien je ne fais rien d’autre que ça. Je m’ennuie. Sans doute d’ailleurs c’est seulement pour ça que je m’ennuie. Parce que je m’ennuie. Je m’entortille dans l’ennui. Je m’enveloppe dans l’ennui. Je m’enfouis dans l’ennui. Je ne respire plus. Je ne respire plus que dans l’ennui. Au sein de l’ennui. Je tète le sein de l’ennui jusqu’à me désennuyer. Ce qui n’arrive jamais. Je continue donc à m’ennuyer. Je ne m’ennuie pas parce que je m’ennuie.

En fait, non.

Il ne me reste que ça. Je m’ennuie tellement que j’ai oublié pourquoi au juste je m’ennuie. Il ne reste que ça. Enfin, je dis qu’il ne reste que ça. Ce n’est même pas le comportement. Je pourrais par exemple me perdre dans la contemplation muette du blanc des murs, du blanc du mur en face de moi — l’ennui nihiliste. Ou bien paresser en hamac un brin d’herbe à la bouche écoutant le temps de la nature qui passe — l’ennui hédoniste. Ou bien me perdre dans des nuits sans fin, défoncé à la console de jeux tuant zombie après zombie — l’ennui post-adolescent. Ou bien finir tous les matins dans un dernier nuage de cocaïne — l’ennui du clubber. Ou bien m’ennuyer du concept d’ennui et lire pour la énième fois La répétition de Kierkegaard — l’ennui post-moderniste. Et en passer sous silence, en oulbier peut-être aussi, des formes de l’ennui. Non. Rien de tout cela. De ma typologie de l’ennui, je ne retiens rien, je ne tire rien, pas même un profond ennui. Rien. Je m’ennuie. Tout comme je m’ennuyais. Je m’ennuie tellement que je ne cherche même pas à échapper à l’ennui. Certains sont insomniaques. D’autres sont dépressifs. Certains sont alcooliques. D’autres sont hyperactifs. Moi. Non. Moi, je m’ennuie. Ça ne fait pas une vie l’ennui. C’est ce qu’on se dit. Alors qu’en fait : oui. Ça dure toute la vie.

Sauf que voilà, on le voit : s’ennuyer, ça ne veut rien dire. Il y a des formes de l’ennui. Il y a nécessairement des formes de l’ennui. Moi, c’est quoi ? Ma forme de l’ennui, c’est quoi ? Comme moi, je n’ai pas de privilèges, je me refuse à en avoir, comme moi, je ne jouis pas de propriétés spéciales qui me permettraient de m’ennuyer en soi, un point, c’est tout, comme je me refuse à croire que l’on peut s’accorder la capacité de voir les choses en soi, moi, je ne peux pas dire simplement : il y a des formes de l’ennui, mais la mienne est si spéciale qu’elle se passe de toute spécification, et m’en tirer comme ça. Si encore, je disais je m’ennuie comme je vous emmerde. Encore, là, à la rigueur, pourquoi pas ? Je vous emmerde, j’ai dû le penser cent fois et le dire au moins autant, sans doute plus. Je crois qu’en un sens, je le pense encore en ce moment-même, ou alors je le penserai bientôt et personne ne s’en rendra compte. Je vous emmerde, c’est peut-être même une pensée récurrente, elle aussi peut prendre plusieurs formes, comme : bonjour, ça va ? Je vous emmerde donc. Enfin, non. Je ne vous emmerde pas. Je veux vous voir plus souvent. Je vous aime, voyez-vous. Mais, bref, passons. Ce n’est pas. C’est que je m’ausculte, je m’observe, je me décortique jusqu’à l’os. Nous le faisons tous. Nous ne faisons que ça, nous ne faisons plus que ça. Nous passons nos vies à ne rien faire si ce n’est nous observer. Quand on s’observe, comme ça, à longueur de journées, à longueur d’années, on finit par se trouver des névroses, des obsessions, parfois même des névroses obsessionnelles, c’est dire. Quand je m’observe, pour ma part, je ne vois que ça : je m’ennuie. Mais, ça ne suffit pas. Ce n’est pas assez. Il y a toujours plus, quelque chose qui fait qu’on n’en a pas assez. D’autant plus quand ça dure toute la vie, quand ça ne cesse pas, jamais, pas même dans le bonheur, pas même dans l’angoisse, jamais. Je décortique et je trouve quoi ? Ça : je m’ennuie. Je creuse l’os même et je trouve quoi ? Ça : je m’ennuie. J’avale l’os et je trouve quoi ? Ça : je m’ennuie. Et, je m’ennuie de m’ennuyer. Mais, je ne sors pas de l’ennui.

L’ennui, ça dure toute la vie. L’ennui, ça dure toute ma vie. C’est dit. Une vie d’ennui. Mais, ça ne change rien. On peut toujours déplacer la question. De fait, je déplace toujours la question. Après avoir avalé l’os, je réitère. Si je m’ennuie, je ne me lasse pas. L’ennui, ça dure toute ma vie. L’ennui, ça me fait toute une vie. D’accord. Mais, c’est quoi toute une vie ? C’est quoi une vie ? Ça a une autre allure. C’est moins subtil, certes. Pourtant, c’est la même question. Quand on a digéré l’os et qu’on n’est pas rassasié, la question : c’est quoi ma forme de l’ennui ? devient : c’est quoi ma vie ? Une vie faite d’ennuis, on comprend (vous voyez, dans ma vie, je n’ai que des ennuis). Une vie faite d’ennui, ce n’est pas pareil (vous voyez, dans ma vie, je n’ai que l’ennui). On a envie de dire : mais pourquoi, à la fin, pourquoi ? J’hésite. Quand j’en finis avec l’os de moi-même, j’hésite à dire pourquoi. J’hésite à dire : vous voyez, si dans ma vie, je n’ai que l’ennui, en vérité, c’est parce que. Je ne sais pas. En plus, ce n’est pas clair. À supposer que la vérité soit intéressante, pour la dire, comment dire ?, ce serait long. Ce ne serait peut-être pas intéressant. Ça n’éclairerait sans doute en rien ce que c’est la vie en général. De la vie, on ne verrait rien, si ce n’est ce que l’on voit lorsqu’on adopte le point de vue de mon nombril. Alors, oui, c’est vrai, j’ai horreur du général. Je n’aime que les particuliers. Aussi, peut-être, répondre à la question, pourquoi pas ? On dira que je me fais plaisir, mais il faudra voir plus loin, plus loin que mon nombril. On va voir.

C’est quoi ma vie ?

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