vendredi 10 septembre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : lire ou presque.

La première fois que je me suis aperçu que je m’ennuyais — ce n’était pas la première fois que je m’ennuyais, je le suppose — non, la première fois que j’ai compris le sens de « Je m’ennuie », je sais très bien ce que je faisais. Aucun doute à ce sujet. Aucun doute possible. Pas l’ombre d’une supposition. Seule la certitude. J’aurais pu, j’aurais dû l’oublier. Mais non. Ça n’explique rien. Simplement, c’est ça qui a eu lieu. Et, c’est comme ça que ça a eu lieu. Expliquer, c’est vain. Au mieux, je peux envisager, je peux essayer de raconter. C’est comme ça que les gens font d’habitude. D’habitude, moi : non. Pourquoi ne pas changer un peu ?

D’accord.

C’est l’été. Je suis désœuvré. Mes amis – je ne suis pas sûr que le moi d’aujourd’hui les appellerait encore mes amis. J’aurais dû me méfier. J’aurais pu me méfier. Mais : non. Donc, ils ne sont pas là. Je suis chez moi. Chez moi, il y a ma mère aussi. Elle me voit, elle me sait désœuvré. En bonne mère, elle n’aime pas ça. En bonne mère, ça ne lui plaît pas de me voir désœuvré. Je l’imagine qui cherche. Qui se demande comment trouver une solution au problème de son fils : mon désœuvrement. Elle m’a demandé : qu’est-ce que tu fais ? Moi : rien. Elle : ah. Puis plus rien. Je crois que ça ne fait rien. Je crois qu’elle laisse faire. Je crois qu’elle laisse passer. Après tout, c’est l’été. Non. Je suis allongé sur mon lit. Persiennes mi-closes pour échapper à la chaleur de cette après-midi marseillaise. La porte s’ouvre. Elle tient un livre à la main. Du côté de chez Swann de Marcel Proust, dans l’édition du Livre de Poche, une vieille édition, celle-là même dans laquelle elle a lu Proust quand elle n’était pas encore ma mère, quand elle pensait peut-être cependant qu’elle ferait lire Proust à ses enfants, plus tard quand le moment serait venu. La légende veut qu’elle ait lu Proust en un été, quasiment d’une traite, tout Proust, digéré, tout compris, tout saisi, comme ça, en un été, dans la chaleur de l’été au bord de la Méditerranée. En un été, tout Proust. Tout lu. À présent, disons qu’à ce moment, pour elle, le moment est venu de faire lire Proust, l’été aussi, à son fils. Elle me laisse avec le livre. Moi, sage malgré tout, je commence à lire. Je ne comprends rien. Ou presque. Ça passe sous mes yeux, mais ça ne veut rien dire. Ça ne me dit rien. Enfin, oui. Mais, ça m’en dit trop. Là, dans ma chambre, allongé sur mon lit, je lis l’histoire de ce jeune garçon qui lit. Je sais : la mise en abyme. Aujourd’hui, je me retiens pour ne pas projeter sur cette scène de lecture d’une scène de lecture ce que je sais aujourd’hui. Aujourd’hui, à l’évidence, ce n’est pas alors. Alors, ce que je ne savais pas, je m’en souviens encore. Voilà ce que j’ai fait : lâcher le livre, l’abandonner au lieu de m’y abandonner, refuser de lire le sens que pouvait donner à ma vie la lecture d’une scène de lecture. Pas le moins du monde. Ce que j’ai retenu de la lecture de cette scène de lecture, c’est l’absence totale d’intérêt de cette scène de lecture, c’est l’absence totale d’intérêt, l’absolue vacuité de lire quelqu’un qui ne fait qu’une chose pendant des pages et des pages et des pages et des pages : dire ce que moi-même je fais, raconter qu’il lit dans sa chambre — comme moi.

Aujourd’hui, si j’envisageais de comprendre ce qui s’est passé dans la chambre de celui que j’étais alors, je crois qu’il me faudrait parler avant toute chose de l’effroi qui a dû être le mien de ne pas être unique, mais de n’être qu’une copie, de n’être que la réplique, l’écho lointain de cet autre jeune garçon qui lit dans sa chambre, les volets clos. Et le plaisir qu’il en tire, les mondes qu’il découvre en lisant, il me les ôte, il m’en prive, m’interdit l’accès à toute forme de joie, de jouissance, il ne me laisse que le goût amer de l’absence totale d’originalité de ma vie. Ma vie, la seule dont je dispose, la seule qu’il me sera jamais donné de vivre, cette vie a déjà été vécue par quelqu’un qui en a tiré un plaisir infini. Une grande douleur, de longues années de souffrance, sans doute, mais avec la certitude qu’elle est en chacun de ses points singulière. Il ne m’en laisse rien. Pas le millième d’une seconde de sa jouissance pour moi dans cette chambre de garçon. Pas même un cri de douleur, pas même un hurlement de colère. Rien. Peut-être un râle sourd, long, qui n’en finit pas : je ne suis qu’une copie. Je ne suis que le lecteur d’une scène de lecture à laquelle je reste étranger. Je ne suis rien. Trois fois rien : la scène de lecture, la lecture de la scène de lecture, l’écriture de la scène de lecture de la scène de lecture.

Avant de rendre le livre à ma mère, là, seul, quelques instants, ce n’est plus que je suis désœuvré, je le sais, je suis au-delà du désœuvrement. Avant de savoir que je m’ennuyais, j’ignorais aussi que ma vie n’était ni unique ni originale. J’ignorais que tout ce que j’avais vécu jusqu’à lors, quelqu’un l’avait déjà vécu avant moi. Ma vie, Marcel Proust l’a vécue avant moi. Cette après-midi d’été, je le sais, tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense, tout, du dessein général auquel je suis aveugle jusqu’au plus petit détail intime, infime, tout, Marcel Proust l’a déjà vécu. Pas besoin de lire une ligne de plus. Abandonner le livre au plus vite pour ne pas tout savoir tout de suite — ce qui reviendrait à mourir sur le champ. D’un coup, il meurt foudroyé par Marcel Proust. Vivre, donc, malgré tout. Mais avec cette certitude tout de même, cette certitude inavouable car, c’est encore l’évidence, parfaitement insensée, que ma seule vie, Marcel Proust l’a déjà vécue. Il n’en est pas l’auteur — c’est pire — elle n’est que la copie de la sienne. Moi, lisant qu’il lit, c’en est la preuve. Plutôt que mourir, vivre. C’est acquis. Mais en m’ennuyant. Pas à mourir. À vivre. Répétant une vie qui n’est pas la mienne.

C’est depuis cette après-midi que je m’ennuie. Pas exactement. Depuis cette après-midi-là, je sais que je m’ennuie et je sais que rien ne changera jamais, je sais que je m’ennuierai toujours. Certains se seraient révoltés contre cette condition, estimant qu’ils méritaient mieux, essayant par suite de récupérer leur part d’originalité, de reconquérir leur identité propre, leur ipséité. Je n’en ai pas vu l’intérêt. C’était comme ça. C’est comme ça. Je verrais bien ce qui m’arriverait, si seulement quelque chose m’arriverait. Je suis allé voir ma mère. Je lui ai rendu le livre. Elle m’a dit : oui, c’est peut-être un peu difficile, un peu tôt. J’ai dit : oui. Je ne me suis pas rebellé contre ma condition de copie. Je n’imitais pas en effet la vie d’un autre, je me contentais de la vivre. Pas comme dans un livre. Une vie d’un autre qui est la mienne. C’est tout. Ce n’est pas grand-chose. Moins qu’une vie qu’on vivrait comme un exemplaire unique.

Pendant de longues années, je n’ai plus pensé à Marcel Proust. Quand j’en entendais parler, mon sang ne se glaçait pas. Au contraire. On aurait pu voir en observant attentivement un lueur illuminer mon regard, à peu près comme ceci : on va enfin parler de ma vie. C’était comme ça à chaque fois. Pourquoi en vouloir à Marcel Proust ? L’idée même de le détester m’est étrangère. Plus précisément : je suis dépourvu de toute animosité à son égard. Ce que je sais, en effet, c’est qu’il n’y est pour rien. Ma condition de duplicatum n’est que l’aboutissement du développement d’une culture littéraire dans laquelle il est important que les jeunes gens lisent les classiques, les grands auteurs — tous morts, de préférence. Sans cette idée, dont ma mère, au terme d’une éducation réussie, avait été convaincue, cette idée que la littérature constitue une forme excellente d’apprentissage de la vie, qui sait si je m’ennuierais aujourd’hui ? Ce n’est pas Marcel Proust qui est en cause, mais la culture littéraire. Proust, le beau Marcel, le doux Marcel, lui, il n’y est pour rien. Il s’est contenté d’écrire sans chercher à me contraindre de devenir comme sa vie, de vivre la vie qui avait été la sienne et que nous partageons. Si nous la partageons, cette vie, c’est malgré lui. Malgré moi aussi. Mais non pas malgré la culture littéraire. Vivre la vie de Marcel Proust ne m’ennuie pas. C’est la cause de mon ennui. La cause première en quelque sorte puisque la première fois que je me suis dit : « Je m’ennuie », je venais de lire Marcel Proust. Dans ce qu’on pourrait appeler « mon malheur » mais que, par pudeur ou par honnêteté — c’est par honnêteté — je préfère appeler « mon ennui » (sans craindre la redondance), j’ai de la chance. J’aurai pu en effet vivre une tout autre vie. Disons la vie du Petit Prince et passer ma vie comme un attardé mental à demander que l’on me dessine un mouton. Né dans une autre famille, de nos jours, Dieu sait quelle vie j’aurais pu vivre : Amélie Nothomb et bouffer de la pourriture à tous les repas ? Je n’ai aucune rancœur, aucun ressentiment, je ne maudis pas Marcel Proust. Peut-être même, je l’aime. Si je devais en vouloir à quelqu’un, ce serait quelque chose. À la culture littéraire. C’est-à-dire : à la séquence d’affirmations péremptoires qui lui donnent sa constitution. Que lire des romans est un bien. Que nous accédons en les lisant à quelque vérité morale. Que les romans que nous lisons donnent un sens à notre vie ou, dans la version la plus forte de la culture littéraire, que nous y découvrons le sens de l’existence. Qu’ainsi lire des romans nous accomplit en tant qu’individus, fait de nous des êtres humains accomplis. Que la littérature est au fondement même de la culture. Que la littérature forme les lecteurs et qu’elle les informe de leur destin non de lecteurs, mais de personnes. Qu’un homme qui ne lit pas, en somme, n’est pas vraiment un homme. Si je m’en prenais donc à la culture littéraire, je ne le ferais pas parce que tout ceci est faux. Mais bien parce que, vivant dans la culture littéraire, tout ceci a fini par devenir vrai, rigoureusement vrai. Et moi, de vivre la vie de Marcel Proust.

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