samedi 11 septembre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : s'ennuyer encore.

Journées passées le monde à distance telle qu’on doute qu’il existe quelque chose tel que le monde. Phrases vidées non de leurs sens mais d’elles-mêmes. Creux dans le temps et dans l’espace. Espace comblé sur le dos du vide. C’est pas tant que rien — en soi, pourrait-on dire. Ce n’est pas tant que rien que rien ne va vers rien. Attendre ? Non. Même pas. Passer ici, là, maintenant. Regarder dehors, par la fenêtre, qu’il pleuve ou qu’il ne pleuve pas. Parfois, de la musique. Se dire que peut-être après tout. Mais non. Ce n’est pas moi qui l’écoute. Enfin, pas vraiment. Ce sont mes oreilles. Mais ces oreilles ne m’appartiennent pas. Pas plus que ces mains. Enfin, on verra. Donc, pas attendre. Pas désespérer. Parce que pas espérer du tout. Du tout rien. Impression de répéter. Répéter non pas le jour d’avant. Non. Quelque chose qui vient de plus loin, de bien avant ce que je dirais « moi », bien avant ma mémoire. Bien avant ma mémoire, peut-être la mémoire d’un aïeul. Peut-être la mémoire de quelqu’un comme moi, d’un homme comme moi. Mais ce serait moi comme lui. Pas lui comme moi. Lui, s’il s’ennuyait ? Je ne sais pas. Je dis que non. Je ne le crois pas. S’il s’ennuyait, peut-être moi pas. C’est l’un ou l’autre, à l’exclusion des deux. Moi, je m’ennuie. Donc pas lui.

Journées qui ne sont pas même perdues — il n’y a rien à gagner. Journées qui sont simplement dépensées. Temps distendu, espaces étirés, longues traversées des longues plaines mornes, toujours semblables à elles-mêmes sans jamais même se lever de la chaise sur laquelle on traîne. Sauf que mornes, même pas. Simplement là. Simple présence des choses qui ne disparaissent pas. Simple présence des choses qui sont là sans être disponibles. Simple présence des choses qui ne marquent pas, n’impressionnent rien, passent, reviennent, ne reviennent pas, ne passent pas. Simple présence des choses qui ne causent rien, n’indiffèrent pas. Elles sont tout simplement là, sans fonds, sans fin. Je ne vis rien. Je n’ai rien à vivre. Je m’ennuie. Je m’ennuie au milieu des choses. Je m’ennuie dans le feu de l’action. Je m’ennuie dans le cours de la conversation. Je m’ennuie dans les bras des femmes. Je m’ennuie en pensant. Je m’ennuie en ne pensant pas. Je m’ennuie en voulant. Je m’ennuie en ne voulant pas. Je m’ennuie en lisant. Je m’ennuie en ne lisant pas. Je m’ennuie en écrivant. Je m’ennuie en n’écrivant pas. Je suis la litanie des formes manifestes de mon ennui. Je me dissous dans la litanie des formes manifestes de mon ennui. Je n’existe pas en elles. Elles existeraient sans moi. Elles existent malgré moi. Nous ne faisons rien que de nous repousser. Je suis une forme désuète d’existence qui est maintenue malgré elle. L’ennui, ce n’est pas la tristesse. L’ennui, ce n’est pas le malheur. C’est une conscience aiguë de ce que l’on est. Pas de qui. Non. Précisément. De ce que. Qui je ne suis pas. Que sans doute. C’est tout à fait probable. L’ennui, ainsi, c’est que je ne suis que que pas qui.

Tout ce que je fais : ajouter de la vie à la vie. Je ne la commente même pas. Je l’augmente par ma vie. Entassement. Vie sur vie. Et, c’est tout. Ou pas grand-chose d’autre. Du sang qui coule, des pulsations cardiaques. Ce n’est jamais que de la vie plus de la vie. La vie augmentée d’un autre, sans dessein, ou presque, sans dessein qui lui soit propre. Entassement. De la vie sur de la vie, il n’est pas dit que cela fasse encore de la vie. Est-ce que ça fait seulement quelque chose ? Peut-être pas. Mais, ça ne fait rien. Moi, je m’ennuie. C’est tout. Peut-être même pas. Je m’ennuie aussi. Je m’ennuie encore. Je ne m’ennuie même pas de mon ennui même. Je m’ennuie. Possibilité de répéter la phrase simplissime sujet verbe complément ad libitum. Ce serait une expression claire ou, du moins, à peu près exacte de mon ennui. Répéter. Pas se répéter. Répéter la même chose quand la chose répétée n’est pas la sienne.

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