dimanche 12 septembre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : une photographie.


À en juger par la manière dont il saisit son veston des deux mains, on ne jurerait pas qu’il est écrivain. On dirait plutôt un entrepreneur. Un capitaliste, peut-être. Un héritier, sûrement. C’est la rose à la boutonnière qui induit un doute. Il s’amuse. Il fait semblant. Ou plutôt, il ironise. Les affaires, ce ne sont pas ses affaires. La rose à la boutonnière, c’est la même chose que la cravate fleurie nouée en papillon. Tout ça, c’est déjà dans le menton haut, qui rejette le front légèrement en arrière et soulève le regard. Il regarde ailleurs. Mais là aussi, il ironise. Il brouille les pistes. Il s’amuse de ce qu’on fait avec son corps. Le beau Marcel, le doux Marcel, la mèche pas tout à fait rebelle, la moustache qui souligne la lèvre supérieure. Tout est supérieur, un peu trop supérieur dans cette attitude. Plus bas, à peine plus bas, au-dessous de la ceinture, autour des jambes croisées, une toile à carreaux que l’on devine beiges et marrons. Elle rassure, tranchant avec le veston noir, le gilet noir sur sa chemise blanche. La volonté : détoner et montrer un aspect que l’on chasse avec un autre.

On ne jurerait pas qu’il est écrivain. Et pourtant, les mains s’agrippent au veston noir. Elles sont crispées. Est-ce l’attente, la longueur de la pause ? Est-ce qu’il a peur ? Le regard lointain ne dissimule pas son anxiété. Il est moins lointain que détourné. Ou, plus justement : il regarde ailleurs, il regarde quelque chose que le photographe ne pourrait pas voir de toute façon, quelque chose qui est loin et que lui seul voit ou prévoit. Alors ce sont deux droites qui se croisent — pas comme ses jambes — le regard anxieux et les mains crispées + la rose à la boutonnière et la cravate nouée en papillon. La seconde : l’insouciance affectée du dandy attentif à son propre détail. La première : la préscience de l’écrivain, de son œuvre comme de sa vie que ce soit ou non déjà en effet la même chose. Il pressent tout ça déjà. Il regarde au loin. Il voit. Ce qui ne l’empêche pas d’être élégant. Mais l’élégance n’efface rien. Elle masque à peine. Ne cache pas. Gomme un peu. Ou mieux : farde. C’est du maquillage. Son élégance ne cache pas ses mains. Leur crispation déchire l’image. C’est l’étrangeté même dans le portrait bien pausé. Ce n’est pas que le reste — disons : lui — mente ou essaie de mentir et qu’elles, non, elles ne peuvent pas. Ce n’est pas la vérité qui perce sous le mensonge, la réalité sous l’apparence. C’est simplement leur crispation. C’est qu’elles ne peuvent pas se relâcher.
À en juger par la manière dont il saisit son veston noir des deux mains, on jurerait qu’il est écrivain. Tout le dandysme, toute l’affectation, toute l’élégance, tout le souci du détail moustachu ou fleuri de la boutonnière, toutes les cravates nouées en papillon du monde, rien de tout cela ne peut contredire ceci : écrire est un travail manuel. Et les mains accoutumées au labeur, habituées à trimer en gardent la marque. Le beau Marcel, le doux Marcel peut bien se donner des airs, redoubler d’élégance, harmoniser les tons et trancher un motif avec un autre motif, ses mains telles qu’elles sont devenues des mains d’écrivain sont aussi devenues indomptables, toujours tendues, toujours en alerte, toujours musculeuses, prêtes à tout, réactives et hypersensibles. Lui, le beau Marcel, le doux Marcel, il n’y peut plus rien. Même lorsqu’il fait le beau, lorsqu’il fait le doux, rien n’y fait. Sa volonté est impuissante, les mains plus fortes que l’intention passagère. Elles ne lâchent pas. Elles ne faiblissent pas. Elles s’accrochent à tout ce qu’elles peuvent. Ne serait-ce que le revers d’un veston noir.

2 commentaires:

Gérard a dit…

Et dans cette photographie recomposée, là, parmi le service... abondant du Ritz, a-t-il l'air plus "écrivain" ?

http://www.gerard-bertrand.net/PRO_ritz.html

papier esthétique a dit…

Je ne connaissais pas votre "travail". C'est passionnant ! Quant à notre beau Marcel, nous le verrons encore "en chair et en os" dans la suite du texte. Merci.