lundi 13 septembre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : s'aimer.

Je suis en mille neuf cent quatre-vingt dix-sept ou dix-huit ou les deux ou à cheval sur les deux entre mille neuf cent quatre-vingt dix-sept et dix-huit. De toutes celles que j’aime, je préfère celle qui aime Marcel Proust. Depuis la scène de lecture et son échec et la découverte de mon ennui vivant, je n’ai pas lu une ligne dudit Marcel Proust, ou presque. Je me tiens à cette ligne de conduite, moins une résolution qu’un mode de vie.

La clef dans la serrure tourne. Elle me précède. Je la suis dans l’escalier et du regard les courbes que font ses fesses sous sa jupe. Série des mouvements légèrement convexes. Ce n’est pas du désir. Simple observation. Attention portée au mouvement. Je sais que je ne regarde pas n’importe quoi. Je ne suis pas complètement idiot. Mais, je ne me soucie pas de savoir si elle sait que je regarde ses fesses — ce qui serait du désir. Puis le regard plus bas de la pointe de ses talons s’attarde sur ses chevilles et remonte vers les mollets et jusqu’aux cuisses, suite logique, le frottement distinct du tulle de ses bas et de la toile de sa jupe. C’est l’oreille alors : des percussions mates et des crissements sourds. L’espace d’une marche ou deux, je ferme les yeux, on discerne peut-être mieux ainsi les intervalles, les séquences rythmiques, le temps qu’elle prend pour monter un étage ou le temps qu’elle ne prend pas, son élan spontané. Nous sommes sur le seuil. Nous sommes à l’intérieur. Je suis affalé sur le sofa. Elle prépare du thé. Je n’aime pas le thé. Je n’en dis rien. Je ne suis ni complètement idiot ni complètement inculte. Je flaire le moment proustien. Avant qu’il n’arrive : observation de l’environnement et notamment de la bibliothèque. Outre les ouvrages de philosophie, s’y trouvent les tomes d’À la recherche du temps perdu dans la petite collection Gallimard. Plutôt que de chercher un bon mot, c’est cette question qui me vient. La question que l’on pose toujours fébrilement comme si elle allait ouvrir ou fermer la porte d’une communauté secrète ou quelque chose du genre. Moi : vous avez lu toute la Recherche ? en insistant bien entendu sur « toute » et prenant grand soin de dire « la Recherche », façon de montrer qu’on en est malgré tout quand même un peu. Elle : oui. Elle : et vous ? Moi — sans la laisser respirer : je ne veux pas lire la Recherche. Je crois que l’expérience serait trop forte. J’ai besoin de laisser mûrir mon écriture avant de m’affronter à ce monument. J’ai trop peur, voyez-vous, que l’influence ne soit trop grande et que j’y perde mon authenticité ou, du moins, une certaine dose de ma spécificité. J’ai peur de devoir quantifier ensuite ce qu’il y aurait de moi et ce qu’il y aurait de lui dans mon écriture. Un long silence s’ensuit. Je ne dis pas un mot pour me rattraper, laisser au moins entendre que je ne suis pas aussi suffisant et prétentieux que j’en ai l’air. Que, plus simplement, je m’ennuie parce que ma vie, c’est la sienne et que je n’y peux rien et raconter à la place une après-midi de lecture. Pas un mot. Au lieu : regarder au loin un point que personne ne peut voir. Et, en l’occurrence, le même point que le beau Marcel, le doux Marcel sur cette photographie, celle où il pose en attrapant les revers de son veston noir des deux mains. Je m’agrippe à ce point pour ne pas être interrogé, pour ne pas avoir à dire plus. Surtout pas que je m’ennuie. Elle s’assoit. Nous buvons son thé. Je ne dis rien. Je m’ennuie. J’aurai dû et j’aurai voulu les jambes croisés disserter sur mon ennui. Je lui aurai dit quoi ?

Moi : vous le savez sans doute, il y a plusieurs formes d’ennui. Or, de toutes, la mienne est la plus singulière et se manifeste avec le plus d’acuité en ceci que, quoi que je fasse, je n’ai rien à vivre. Cette vie n’est pas la mienne. J’en suis l’auteur. Mais ce n’est pas ma vie. C’est la vie d’un autre. Je ne vous dit pas qui, vous me croiriez fou. Si c’était ma vie, je vous aurai laissé parler, me dire en quoi vous aimiez tant la Recherche et en quoi c’est un livre qu’il faut absolument avoir lu. Vous auriez affirmé qu’il a changé votre vie et cette affirmation aurait été la preuve de votre appartenance à la culture littéraire. À présent, il devrait se passer ceci : je me tourne vers vous, imperceptiblement, vous baise dans le coup, laisse ma main glisser sur votre cuisse et remonter son long. Nous basculons langoureusement à l’horizontale du sofa. Suit ce qui doit suivre. Nous accomplissons ce qui doit être accompli. Là, à l’horizontale du sofa, nous sommes deux exemplaires de la culture littéraire. Nous nous aimons par les livres, après que nous les avons lus, après que nous avons dit que nous les avons lus. Et aimés. Là, à l’horizontale du sofa, nous nous aimons dans et par la culture littéraire. Quand vous êtes sur moi, vous êtes aussi sur Platon et sur Montaigne et sur Stendhal et sur Flaubert. Quand je lèche vos seins, je lèche les seins de Madame de La Fayette et ceux de Virginia Woolf. Quand vous jouissez, si vous dîtes mon nom, vous ne le dîtes pas, vous dîtes à la place Donatien Alphonse François. Et, tout le stupre que nous charrions et que nous libérons en jouissant, nous ne le libérons pas en nous — en vous et hors de moi — mais dans les pages des livres scabreux. En éjaculant sur votre visage, ce n’est pas sur votre visage que j’éjacule, mais sur celui d’Albertine. Or, il n’est jamais le même. Imaginez ma surprise. Nous ne disons pas simplement : je jouis. Mais moins prosaïquement :

Les anciens animaux saillissaient, même en course
Avec des glands dardés de sang et d’excrément
Nos pères étalaient leur membre fièrement
Par le pli de la gaine et le grain de la bourse

Notre vocabulaire n’est pas le nôtre. Il ne signifie pas lui-même. Il ne fait pas référence par lui-même. Il signifie les livres du passé, les livres que nous vénérons, les livres que nous aimons, les livres dans la compagnie desquels nous sommes les plus heureux. Notre vocabulaire n’est pas le nôtre, comment nos mœurs le seraient-elles ? Comment imaginer que c’est bien notre vie que nous vivons et non celle d’un autre ? Ma vie est celle d’un auteur, mais rien n’interdit de supposer que votre vie est celle disons d’Albertine, que vous êtes en fait une lesbienne perverse, ou quelque chose du genre. Mais ce n’est pas ce que je veux dire. Nos mœurs sont littéraires. Nous avons été élevés par la littérature au moins autant que par nos parents. Or, au fil des siècles, la littérature a fini par prendre le pas sur nos vies. À mesure que nos peuples devenaient démocratiques, ils devenaient littéraires et les individus croyant devenir majeurs, autonomes, sujets raisonnables, ne devenaient que les objets de la littérature. Ceci n’est pas caché. Ceci est même une source de fierté, ce qui a fait et fait peut-être encore la grandeur de l’Occident. Mais les belles âmes ne vont jamais au bout de leurs idées. Les belles âmes ne voient jamais la dernière conséquence de la dernière suite logique. Les belles âmes n’ont pas de suite dans les idées. Les belles âmes n’ont que des idées. Elles ne voient pas ainsi ce que nous sommes devenus. Elles ne voient pas qu’elles ont fait de nous tous des répliques, des ersatz d’archétypes. Les belles âmes ne voient pas que nous avons cédé avec l’acquisition d’une culture littéraire, sa diffusion, sa propagation et sa transmission notre individualité. Nous avons abandonné notre singularité au profit de la culture littéraire. Je pourrais vous dire : je vous aime. Je dirais simplement : Marcel aime Albertine. Et je ne saurais jamais si vous m’aimez en retour ou si vous mentez, dissimulez. Vous partiriez et je resterais seul à vous pleurer. D’ailleurs vous êtes déjà partie et je vous ai déjà pleurée. Je n’ai rien à vivre qui me soit propre. Je ne fais que m’ennuyer.

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