mardi 14 septembre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : une photographie (la deuxième).


C’est un cercle — très fermé, n’en doutons pas — de bourgeois. Qu’il soit fermé ou pas, le cercle que forment les bourgeois tourne autour de la littérature. À bien les regarder comme ça pourtant, honnêtement, on ne dirait pas. Surtout la vieille dinde avachie — à moins que ce ne soit une vache endindée — qu’est Madame Straus. La première fois que j’ai vu cette image, je ne l’ai pas cru. J’ai crié à l’imposture et j’ai dénoncé debout sur une chaise dans ma chambre — à moins que ce ne soit sur le lit, ils étaient très proches la première fois que j’ai vu cette photographie — le vulgaire trucage photographie, le montage honteux qui substituait à la raffinée Madame Straus, la destinataire de l’une des lettres les plus importantes de la littérature mondiale, une grosse bourgeoise hideuse. La lettre, on verra plus tard. Pour l’instant : la photographie.

Je quitte ma chaire improvisée, redescendant d’un étage vers la réalité historique : Madame Émile Straus est bien cette personne bouffie outrageusement endimanchée qui regarde l’air décidément bovin l’objectif pendant que le beau Marcel, le doux Marcel, indifférent à ce que la postérité pourra bien retenir de cette scène printanière, contemple distrait sa canne (et la photographie ne le montre pas : la fait pivoter lentement au bout de ses doigts).

Les autres ? Je ne les vois mêmes pas. Mais le monde des lettres. Soient : les susnommés bourgeois. La grosseur des jambes, l’adaptation de l’accoutrement au temps qu’il fait. Début de siècle, fin de siècle, c’est la même chose. On est dans le monde. On se demande ce que l’on y fait. Marcel, le beau, le doux — pas très beau tout de même sur cette image, l’air pas malin du tout, plutôt petit garçon qui s’ennuie — comme les autres. Et pourtant : pas tout à fait quand même. C’est son ennui évident qui le sauve. Qu’il ne s’interroge même pas, qu’il n’y pense d’ailleurs même pas, sur le ridicule de la saynète ainsi photographiée. Qu’il soit simplement ailleurs. Il est avec la bourgeoisie des lettres et ailleurs. Dans sa canne, dans son ennui, dans cette lassitude impossible à dissimuler et qui fait la grandeur de cette image. À ce moment — clic — du déclic, il est perdu dans les profondeurs d’une méditation sur le pivotement de sa canne au bout de ses doigts. Et pourtant, elle tourne. Ou quelque chose du genre. Oui, Marcel, elle pivote. Que Marcel le mondain rédimé — parce qu’après avoir vécu dans le monde, il a décrit ce monde avec toute l’ironie qu’il pouvait, n’épargnant rien ni personne, pas même lui (c’est sa légende) — soit au moment où clic le déclic soit par le pivotement de sa canne au bout de ses doigts, voilà qui est la beauté même. La grosse Straus dans tout son ridicule et plus loin le petit Marcel qui joue. Il faut y voir ce qu’il y a à voir : le monde des lettres entre ridicule et distance. Le ridicule des uns impliquant nécessairement la distance des autres. Marcel, quand il est dans le monde, peut aussi se perdre dans tout autre chose. Et surtout : un petit rien, aussi petit que le pivotement d’une canne au bout de ses doigts. Eh bien, oui, elle tourne. C’est un fait.

Je retiens de cette image l’expérimentation du beau Marcel, le doux Marcel, qui joue avec sa canne pendant que Straus la bovine harcèle l’objectif de ses petits yeux tout ronds qui en haut de ses joues dodues tournent eux aussi, roulent comme des petites boules de rien du tout. Il faut ainsi croire — à défaut de le savoir — qu’elle entendait quelque chose à la littérature, au style et à la grammaire. Sinon, comment expliquer que le beau Marcel, le doux Marcel, lui écrive ? Par dépit ? Non. Par ennui ? Non. Elle y comprenait quelque chose. Mais, au moment où clic le déclic, prise dans la superbe de sa pose laitière, clic au moment du déclic, on ne croit plus rien. Si ce n’est que le monde des lettres, mon Dieu, comme c’est drôle. Les femmes de engraissent pendant que les écrivains s’amusent d’un rien.

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