vendredi 17 septembre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : dans les salons.

Dans les salons, le monde des lettres, on n’est pas obligé d’y croire. Dans les salons, le monde des lettres, on peine en fait à y croire. Dans les salons, le monde des lettres, on devrait forcément avoir du mal à y croire. Dans les salons, il y a les femmes de, donc, elles, on les a vues, on vient d’en voir une. Il y a aussi les fils de, neveu de, frère de, les cousins de, des familles entières agglutinées autour d’un nom, d’un nom qui est le leur, mais qui ne leur appartient pas, un nom qu’ils n’ont pas fait, un nom qu’ils se contentent simplement de répéter, le mettant en avant, se cachant derrière ce nom. Non, ils ne se cachent pas derrière ce nom, ils se montrent derrière ce nom. Des familles entières qui n’existent et ne vivent et ne perdurent et ne se maintiennent dans leur être que par l’accomplissement d’un seul. D’immenses colonies de sangsues qui se nourrissent exclusivement de la célébrité de l’un d’entre eux, de celui qui est devenu le chef de sa famille (qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme est indifférent) par la force de sa célébrité. D’immenses colonies de parasites qui s’agrippent à ce nom, ils n’en changeraient pour rien au monde (dans ces familles, lorsque les femelles se marient, elles gardent leur nom de jeune fille), qui ne sont que par ce nom. Tous, s’ils n’ont rien, ou presque, j’entends par là, tous, s’ils n’ont pas nécessairement de talent, ils ont tous cependant cet héritage qui les accompagne partout où ils sont.

Dans les salons, lorsque l’on n’écrit pas soi-même, on a nécessairement des velléités littéraires. Dans les salons, quand on écrit soi-même, on peut avoir seulement écrit un livre, un petit livre, un livre de rien du tout, même pas un bon livre, même pas un livre salué par la critique, dans les salons, quand on a écrit un livre, pas forcément avec les mains, on est nécessairement écrivain. Ce qui, au final, donne la situation suivante : dans les salons, il y a deux catégories de population — les écrivains et les écrivains (autour desquels gravitent femmes, maris et enfants).

Dans un salon particulier, on peut voir cette femme pas très belle et plus très jeune. Si on l’écoute quand elle parle, ce que l’on entend, c’est elle qui parle d’elle, elle qui parle de ce qu’elle écrit, elle qui parle de ce qu’elle a écrit, elle qui parle de ce qu’elle n’a pas encore écrit et qu’elle n’écrira probablement jamais. Je l’appelle Mondaine numéro 1.

Dans ce même salon particulier, on peut voir aussi cette jeune éditrice, qui édite des livres que personne ne lit, qui édite les livres des autres non pas en raison de quelque passion particulière pour la littérature et les écrivains, mais simplement parce qu’elle aimerait les écrire, elle-même, ces livres. Elle n’ose pas ou elle n’y arrive pas, on ne sait pas. Les deux sans doute. Je l’appelle Mondaine numéro 2.

Dans ce salon particulier, ou dans un autre — dans un autre, je suppose que cela ne ferait pas une grande différence mais, c’est ici que je peux les voir — lorsque Mondaine numéro 1 et Mondaine numéro 2 parlent et se parlent, elles parlent bien évidemment littérature et édition. Évidemment. L’alcool aidant (Mondaine numéro 1 et Mondaine numéro 2 ont en effet tendance à boire plus que de raison, bien qu’on ne puisse pas parvenir à déterminer si c’est à cause que l’une a du mal à supporter l’idée qu’elle n’existe que par le nom de ses parents et à cause que l’autre a conscience de son absence manifeste de disposition à l’écriture), elles rient beaucoup, rient pour un rien, parlent crûment de sujets crus, sans jamais oublier de revenir rapidement au centre même de l’intérêt qu’elles se portent à l’une et à l’autre : soi-même. Ainsi, en écoutant un peu plus attentivement que l’on écoute d’habitude ce genre de conversations, on peut entendre Mondaine numéro 2 : Tu n’as jamais eu envie de faire un album ou un beau livre ? Mondaine numéro 1 : Si tu veux, je connais mes classiques en peinture, en art pictural, je veux dire, mais je ne me sens pas assez forte. Contrairement au roman où je sais parfaitement ce que je fais. Mondaine numéro 2 : C’est clair. Et elle termine d’un mouvement nerveux son verre de vin blanc cependant que Mondaine numéro 1 s’assure dans le regard du petit cercle qu’elle a spontanément formé autour d’elle que personne ne met en doute sa connaissance de l’art du roman. Ensuite, Mondaine numéro 1 : quand on écrit, on met tellement de soi-même. Je veux dire, c’est plus que sa vie, c’est son intimité même qui est là, dévoilée, mise à nu. J’aimerais beaucoup écrire sur la peinture, évidemment, mais il faudrait que je sois en totale empathie avec mon sujet, tu vois. Je trouve ça extrêmement risqué, tu vois, se mettre en danger comme ça, il faut être très forte. Je peux faire un roman sur n’importe quoi, tu vois, mais écrire sur la peinture, je ne sais pas, tu vois, comment dire, je ne sais pas comment dire.

Un peu plus loin le mari de Mondaine numéro 2, homme influent dans le monde parisien de la culture parisienne, achève d’avaler son quinzième petit four et localise en un clin d’œil la bouteille de Bordeaux la plus proche.

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