mardi 21 septembre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : dans le bureau.

Un peu pour échapper à l’emprise de Marcel Proust, j’ai voulu étudier la philosophie. Et ensuite, pas n’importe laquelle : de la philosophie en allemand. Pas en allemand, en autrichien, c’est plus juste. Celle de Ludwig Wittgenstein, ça l’est encore plus. Dans son bureau — le bureau de Jean-Pierre Cometti — je l’écoute critiquer mon travail. Dire : là, c’est bien. Dire : là, c’est moins bien. Entre lui et moi, je sais comment ça c’est passé, enfin je m’en souviens. Et puis dire : entre lui et moi, non, ça ne convient pas. Il conviendrait de dire plutôt entre moi et lui. Non que je compte plus que lui mais parce que, lui, ce qu’il en pense de moi, je n’en sais rien et pas même si seulement il pense quelque chose de moi, ce dont je doute. En tout cas, il faut le dire je me souviens de ce qui c’est passé : ça s’est passé d’abord dans une salle de classe sale et délabrée de province à l’Université d’Aix-en-Provence, dans une classe de philosophie à tendance analytique, mais pas seulement. Je sais. Non, je m’en souviens. Je me souviens que c’est passé par l’esthétique d’abord, par Ludwig Wittgenstein donc, ensuite. Je ne me souviens pas de ce qui est passé en premier : si c’est sa voix ou bien ce dont il parlait ou bien la manière dont il en parlait ou bien son côté dandy léger comme planant au-dessus du sujet alors que nous savions, nous, les étudiants, ou que nous aurions dû le savoir, nous, les étudiants, qu’il ne faisait que ça : travailler. Ça s’est passé autour de textes mais, plus précisément, autour d’un thème : celui de la critique d’art. Il a parlé comme ça de David Hume, de Clement Greenberg, d’Arthur Danto, de Ludwig Wittgenstein, bien sûr, mais d’autres aussi qu’on ne rappellera pas tous ici. Moi, je venais d’une classe préparatoire aux grandes écoles de commerce. Moi, au début, je ne comprenais pas grand-chose. J’ai pioché le sol dur de la philosophie pour parvenir à y comprendre quelque chose au moins, pas tout pas tout de suite, pas forcément, ce n’est pas forcément nécessaire. Et puis, c’est sans doute un peu un mythe aussi que celui de la compréhension. Mais, lui, ça a marché tout de suite, tout de suite j’ai compris quelque chose, tout de suite je me suis dit : lui, c’est ça. Alors bien sûr, nous nous moquions de lui, nous l’imitions, c’est évident, c’est la parodie de l’étudiant qui se moque de son maître pour lui ressembler pour n’en être pas trop éloigné puisque, quoi qu’on en dise, l’élève est et devrait être infiniment éloigné du maître. Alors oui, nous nous en moquions. Nous parodions sa diction, ses tics, ses erreurs, mais je n’en n’oubliais pas pour autant ce que d’autres parlant d’autres appelleraient des fulgurances, mais que moi j’appelle ses justesses. Ce n’était pas toujours parfaitement précis, mais c’était toujours juste. J’aimais aussi sa manière bien à lui de se moquer de lui-même, de ne pas trop se prendre au sérieux. C’est sans doute son côté ironiste de rortyen, sa manière de commencer une phrase un peu comme ça : pour ma part je pense que, et de se couper la parole en ajoutant qu’après tout nous, nous n’en avions sans doute rien à faire de ce qu’il pensait, lui. Alors aussi, c’est comme ça que j’ai travaillé sur Ludwig Wittgenstein durant cette période. Il avait aussi ses défauts, mais je sais que si jamais la philosophie ne me lâchera, c’est parce que j’ai fait ce travail-là, avec lui, durant cette période-là. Il m’a lu, critiqué comme un éditeur, c’est ce qu’il me dit dans son bureau, comme ça à la ligne, parfois. Nous avons parlé dans son bureau de mon travail. Il a dit, ce jour, dans son bureau : vous savez argumenter, et tout le monde ne le sait pas. Je ne sais pas si c’était un compliment ou une manière de dire quelque chose quand même puisqu’il faut bien dire quelque chose tout de même et puis sur Ludwig Wittgenstein, il a même dit d’un chapitre que c’était excellent, c’était écrit. Il faut s’imaginer le bonheur de l’étudiant qui se demande si seulement il comprend quelque chose ou bien alors strictement rien de lire ça de la plume de quelqu’un qui, lui, avait déjà pensé à tout ça ou à une partie, du moins, ou qui, au moins, avait pensé le sujet Ludwig Wittgenstein, oui, ça, oui. Donc, lui, c’est ça : esthétique, Ludwig Wittgenstein, Neslon Goodman, Richard Rorty, pragmatisme, philosophie analytique. Quand je pense à lui, je pense à ça, et je pense que j’aurais eu une drôle de tête sans lui. Sans lui je restais à Nietzsche et Heidegger. Nieztsche, ce n’est pas oublié. Non, certes. Ce n’aurait pas été pire d’ailleurs d’en rester là. J’aurais eu un air différent. J’aurais été plus simple, je crois, cependant plus évident, plus normal, pas celui que je suis, c’est certain. À l’évidence, je n’aurais pas eu les idées que j’ai aujourd’hui. J’aurais été un autre, c’est certain. Mais quoi ? Je ne sais pas. Je ne peux pas le savoir. Je pourrais essayer de l’imaginer. J’en oublierais des souvenirs, des images, des sonorités, des tons, des manières de faire de penser et de parler.

Soudain, alors que je lutte sans mots dire contre ses arguments, alors que je pense à lui, alors que j’essaie de résister sans lui répondre à son influence, il lâche : « C’est comme chez Proust : quand on rentre en soi, c’est tout un monde que l’on découvre ». De grâce, le coup. Moi : pas un mot. Cloué sur ma chaise en face de lui. J’opine à peine quand même. S’il savait, il n’aurait rien dit. Il vient de me tuer. Ou bien alors, il sait. Il a toujours su depuis le moment qu’il m’a vu. Depuis le moment qu’il m’a vu, il a compris malgré tous les efforts faits pour ne pas montrer, malgré tous les efforts faits pour aller voir ailleurs. Malgré tous les efforts faits pour parler une autre langue, pour penser dans une autre langue, malgré tous les efforts faits pour ne pas trop penser à la littérature — alors qu’en fait, la littérature me hantait, que j’étais littéralement habité par la littérature, qu’en la personne de Marcel Proust, la littérature vivait en moi —, mais pour penser à la philosophie, et une philosophie technique, dans l’autrichien incroyable de Ludwig Wittgenstein, il savait ce que j’étais. Depuis le début.

Depuis le début. Au ralenti, la scène donne à peu de choses près ce qui suit. Entre deux heures de cours, une pause. Ventre noué. Il est appuyé contre un mur. Je vais le voir. Lui parler. Moi : j’aimerais travailler sur les couleurs chez Wittgenstein. Lui : c’est assez vaste, ce peut être la place des couleurs dans la philosophie de Wittgenstein, le rapport de Wittgenstein à la question des couleurs dans l’histoire de la philosophie, à Goethe, les couleurs vues par le prisme de l’esthétique. Moi : je ne sais pas. Parlant assez proche, le regardant un peu par en dessous quand il parle, moi : c’est une idée comme ça. Lui : elle est très bonne, ce n’est pas moi qui dirai le contraire, mais il faut préciser. Finalement, ce sera sur la critique wittgensteinienne de la phénoménologie. Passons. Ce n’est pas ça qui m’intéresse dans cette scène. Mais qu’en observant cette scène se dérouler très lentement — peut-être une image par seconde — peut-être même pas — peut-être une image toutes les deux secondes — on aperçoit que quelque chose a lieu, que cet événement ne dure pas longtemps, deux ou trois secondes tout au plus. Cependant, il est suffisamment long pour qu’en observant la scène au ralenti, on distingue très nettement ce moment quand il voit clair, quand il me perce, au grand jour. À ce moment, cependant qu’il m’écoute parler de mon désir de travailler avec lui sur Wittgenstein, on distingue clairement dans son sourire et dans sa façon de me regarder, les mains croisées derrière le dos et l’œil légèrement oblique, qu’il a compris que ce travail est une manière de me détourner de mon ennui. À ce moment précis, il sait ce que je suis. S’il ne le dit pas immédiatement, s’il le garde encore pour lui, c’est que le moment n’est pas le bon. Pour ce moment, il suffit d’écouter ce que j’ai à dire et de garder son savoir intime pour lui. Aussi, nous parlons et nous parlerons encore. Il n’en dira rien. Jusqu’au moment quand le moment est le bon et qu’il laisse tomber : « C’est comme chez Proust ».

« C’est comme chez Proust » dit comme une évidence, dit comme si, évidemment, on ne pouvait pas ignorer ce qu’il en est de Proust, d’À la recherche du temps perdu. Moi qui n’ai jamais lu Proust (ou à peine, un tout petit peu, on le sait déjà, on l’a déjà lu), je me garde bien de le lui dire. De toute façon, ce n’est pas ça qu’il veut dire. Il veut simplement dire : moi, je sais. Peut-être aussi : moi aussi, je suis passé par là. Par là, ça voudrait dire non pas qu’il est Marcel Proust, mais qu’il est Robert Musil. Quand on s’en aperçoit, d’abord, on s’ennuie. Ensuite, on s’efforce de faire avec. Non sans avoir auparavant essayé de conjuré le sort. Mais il n’y a pas de sort. Une fois qu’on a compris qu’il n’y avait pas de sort, alors on peut vivre enfin. Du moins, on écrit des livres sur ce que l’on est. C’est ce qu’il y a de mieux à faire. On connaît le sujet. Il n’y a qu’à s’écouter et recopier sans faire trop de fautes : la vie est là, il suffit de la suivre. Je rêve, c’est-à-dire : je n’entends que ce que je veux bien entendre. Ce que j’entends : Marcel Proust. C’est tout. Mais, vraiment. Ça suffit. Je sais ce que j’ai à faire.

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