mercredi 22 septembre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : une photographie (la troisième).




Il y a : le drap, l’oreiller. C’est une masse blanche continue. Il y a le visage. Il se décompose en deux masses noires : la barbe et les cheveux. Aussi : un œil clos. Tâche grisâtre. Le drap n’est pas un linceul. Le drap est un drap blanc. Il n’a pas été tiré, de façon à laisser le visage apparaître devant l’objectif.

Nous ne voulons pas voir le corps du mort. Nous ne voulons voir que le visage du grand écrivain mort. Nous ne voulons pas voir la mort, mais conserver du grand écrivain un masque mortuaire. Cette photographie est ainsi le saint suaire de la culture littéraire. Cette photographie n’est pas le saint suaire de la culture littéraire. Cette photographie est à la culture littéraire ce que le saint suaire est à la religion catholique. Une relique : l’ultime trace de la vie du grand écrivain. Le fantasme de la possibilité de découvrir dans un ultime cliché le secret que le grand écrivain aurait inventé. Dans son visage mort, c’est-à-dire dans ce visage duquel il est absent, nous espérons lire comme dans un livre ouvert, lire dans la mémoire de celui qui l’a abandonné. Nous fantasmons ici la vie du grand écrivain. Ici, nous projetons tous nos rêves, toutes nos élucubrations, tous nos délires, tout notre érotisme morbide. Nous voudrions déposer un dernier baiser sur le visage du grand écrivain mort. Sentir sa chair encore chaude un peu sous nos lèvres. Et murmurer quelque parole à son oreille. Ici, nous édifions la culture littéraire. Ici, nous achevons son œuvre. Ici, nous montrons que son œuvre continue hors de son œuvre et jusque dans les traits de son visage de défunt, c’est-à-dire : dans notre vie. Ici, nous élaborons des plans pour le futur. Ici, nous transgressons la mort. Notre dernier hommage est un viol. Tous les hommages sont des viols. Celui-ci l’est quatre fois : le viol de l’intimité, le viol de la mort, le viol de l’œuvre, le viol de l’héritage. Mais, c’est une seule et même machination, une seule et même tentative pour capturer l’écrivain, le grand écrivain défunt, de le faire échapper à sa mort, de le faire durer après qu’il est mort. La culture littéraire est cette grande machination : c’est le viol de la mort des défunts. Au prétexte qu’ils sont de grands écrivains, nous leur prenons leur mort, nous soustrayons leur mort à leur mort, nous les faisons durer par-delà leur mort. Pour la culture littéraire, la mort constitue l’œuvre, l’arrête, la fige, met un terme à son événement pour en ériger le monument. La culture littéraire se nourrit de l’érection morbide du monument de l’auteur. L’auteur, lui, s’est sacrifié. Il a abandonné sa vie à son œuvre. Il a oublié sa vie dans son œuvre. La culture littéraire, ne fabriquant que des mythes, ignore cet abandon de la vie au profit de l’œuvre. Ou bien alors, elle en fait un mythe. Alors que c’est une série d’actions, un comportement quotidien, une série de gestes répétés au quotidien, le privilège accordé à certains gestes au détriment d’autres. Ne pas sortir le soir, mais passer ses soirées à écrire. Il n’y a rien d’extraordinaire. Il n’y a que de l’ordinaire puisque c’est dans l’ordinaire que se joue la différence entre l’écrivain et le dilettante lettré.

Il n’y pas de secret. Il n’y a pas le secret que la mort de l’auteur révèlerait enfin. Il n’y a pas de signes cachés du vivant de l’auteur et que sa mort ferait apparaître sur le visage défunt. Il n’y a que le fétichisme du grand écrivain. La mort ne révèle rien. La vie non plus. La mort met un terme aux événements qui l’ont faite et dont les plus précieux — ceux auxquels nous attachons le plus grand prix — font l’œuvre. Et dire :

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclairée, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature

cela ne dit pas et cela ne peut pas signifier la découverte d’un secret — ce sont des mondes qui sont exprimés par les artistes, pas un monde unique, pas un absolu — des mondes multiples = un monde multiplié par le nombre d’artistes —, mais le temps passé à faire. C’est la vie vécue et non pas la vie figée, pas la mortification de l’œuvre. Ce n’est pas une image. C’est une suite d’événements qui finit par s’arrêter alors même qu’on ne le veut pas — on a encore tant à faire.

Son visage est muet. On peut tirer une certaine jouissance macabre à le regarder. Mais il ne nous dit rien de plus que ce que l’auteur a mis dans son œuvre. Si ce n’est qu’il est mort — fatigué et barbu.

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