lundi 27 septembre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : écrire.

C’est comme ça que j’ai commencé. Pas tant à cesser de m’ennuyer qu’à devenir quelque chose d’autre, quelque chose de très légèrement différent, quelque chose qui parfois passait à autre chose. Cette autre chose, je pourrais l’appeler : Jérôme Proust ou Marcel Orsoni. Je ne sais pas. C’est en écrivant que ça a pris forme, ce je-ne-sais-ni-qui-ni-quoi que j’appellerais peut-être Jérôme Proust ou Marcel Orsoni. En écrivant sur la Recherche, il y a cette entité étrange qui a pris forme : Jérôme Proust ou Marcel Orsoni. C’est-à-dire : autre chose et toujours la même chose. C’est ça, en fait, si l’on veut. C’est Albertine. Puisque, si l’on y prête attention, dire : c’est Albertine, c’est en fait se demander : qui est Albertine ? Et, à chaque fois, répondre différemment. Et, à chaque fois, répondre en même temps à la question : moi, c’est quoi ?

Moi : c’est quoi ? Jérôme Proust ou Marcel Orsoni. Pas les deux. J’entends par là : Marcel Proust ou Jérôme Orsoni. Non. Seulement Jérôme Proust ou Marcel Orsoni. Disons les choses comme ceci : d’abord, j’étais Jérôme vivant la vie de Marcel. Mais, ça ne m’allait pas. Ça ne m’allait pas, c’est-à-dire : oui, je faisais avec et, non, je n’avais pas le choix. Mais, ça n’allait pas. D’ailleurs, ça n’irait à personne. Ça ne peut aller à personne. Mais, voilà, je n’ai pas le choix. J’ai fait avec. Faire avec, c’est-à-dire : faire avec la seule chose que j’ai : la vie de Marcel Proust. C’est-à-dire : écrire sur la Recherche tout en écrivant la vérité, c’est-à-dire : que ma vie, c’est la vie de Marcel Proust. De toute façon, je n’ai pas le choix. Pas besoin de le faire. Mais, écrire. Faire en sorte que quelque chose sorte de la vie de Marcel Proust en tant que cette vie, je la vis. Car, soyons-en certains, Marcel n’aurait pas aimé qu’on se contente de dire : ma vie, c’est la vie de Marcel Proust. Il aurait aimé, il aurait voulu qu’on fasse quelque chose de cette vie qui serait la mienne en même temps que la sienne. Comme c’est vrai — personne, en effet, ne peut inventer une telle histoire —, il faut faire comme il aurait aimé qu’on fasse. Lui, sa vie, si on veut, c’est écrire. Alors : écrire. C’est ça. C’est tout ce qu’il y a à faire. Écrire comme il a fait, lui, comme on dit qu’il a fait, lui, écrire sur sa vie. Or, comme ma vie, à moi, c’est la sienne, écrire sur sa vie, à lui. Écrire donc la vie de Marcel Proust comme son autobiographie à soi, je veux dire : comme mon autobiographie à moi, puisqu’effectivement — je me répète, mais c’est pour la bonne cause de l’intelligence de ce que je dis — ma vie, c’est la sienne.

Jusqu’à présent, c’est assez simple : Jérôme Orsoni vit la vie de Marcel Proust. Ça a l’air étrange, mais comme c’est vrai, il faut s’y faire. Ce qui complique, c’est quand cette simplicité, on se décide à la raconter. En somme, pour le dire le plus nettement du monde : lorsque, en plus de vivre cette situation, certes étonnante, mais pas farfelue du tout (puisqu’elle est vraie), on se décide à en parler, c’est-à-dire — puisque c’est de cela qu’il s’agit, autant le dire — : de faire son autobiographie, et comme soi, enfin moi, ce n’est pas un autre, mais bien moi qui simplement vis la vie d’un autre, si moi, je décide d’en parler, moi, je deviens quoi ? Jérôme Proust ou Marcel Orsoni. Ou, pour résumer : de quel nom dois-je signer une telle autobiographie ? Qui, pour finir ou pour commencer, écrit son autobiographie : Jérôme Proust ou Marcel Proust puisqu’il est entendu que, si c’est bien sa vie à lui, Marcel Proust, que je vis, je ne suis pas pour autant, moi, Jérôme Orsoni, Marcel Proust, mais bien, Jérôme Orsoni ?

Jérôme Proust ou Marcel Orsoni, ce n’est donc pas décidé. À supposer que ce le soit ou à supposer que ce soit seulement possible, ce ne serait jamais que nommer la chose que je suis devenu. À choisir, ce serait Jérôme Proust. Marcel Orsoni a toutefois un certain charme. Mais il faut croire que je suis attaché à mon prénom, habitué comme je le suis depuis un certain nombre d’années déjà à m’entendre appeler ainsi : « Jérôme ». Or, c’est une question de goût et pas d’être, on l’aura compris tant il est vrai que l’être, ici, on le cherche. On le sait (du moins, on devrait le savoir), dans ladite Recherche, Marcel (Proust ?) dit bien qu’avec Albertine, c’est une question d’essence, à ceci près que, quoiqu’il en dise, l’être d’Albertine, lui aussi, on le cherche en vain, et lui surtout, Marcel (pas Proust, simplement Marcel, une fois seulement Marcel), il le cherche sans fin, mieux : jusqu’à sa fin à elle, c’est-à-dire jusqu’à ce que, en définitive, son être ne se manifeste plus guère. De l’être, si j’osais, je dirais ceci : que dalle, ou plutôt : qu’une dalle qu’on dirait funéraire, une dalle funéraire, une pauvre pierre tombale, quoi, pas grand-chose qui manifeste son existence, c’est acquis pour l’éternité, ou presque. Albertine, morte, Marcel, une fois seulement Marcel, ne meurt pas. Il change sans doute. Mais il ne se suicide pas. Il vit malgré elle. Moi, Jérôme Proust, si l’on veut, c’est avec Marcel Orsoni, si l’on veut, que je dois vivre. Non. Même si l’on voulait, ce ne serait pas ça. C’est avec Marcel Proust que j’ai dû apprendre à vivre. À vivre, pour moi, cela revient à dire : à m’efforcer d’être à partir de ce moment quand j’ai décidé, non pas que je ne m’ennuierai plus — ce qui, je le suppose, est impossible étant donné ma condition de duplicatum —, mais que je ferai quelque chose de cet ennui, qu’au lieu exact de m’ennuyer, j’écrirai que je m’ennuie et ce ne sera pas tout que j’écrirai que c’est à cause de Marcel Proust que je m’ennuie et que je me corrigerai dans le même mouvement : c’est à cause de la culture littéraire dont Marcel Proust est l’une et non des moindres et sans doute même la plus haute des culminations de la culture littéraire, le point auquel elle est la plus littéraire de la culture, que c’est à cause de Marcel Proust que je m’ennuie et que l’écrivant, si je ne m’ennuie pas moins, je m’ennuie au moins différemment, je m’ennuie en devenant quelqu’un d’autre que ce simple Jérôme Orsoni voué à ne rien faire si ce n’est vivre la vie de Marcel Proust. Je deviendrai ainsi Jérôme Proust qui, sans cesser de vivre la vie de Marcel Proust, en parle cependant, écrit cependant qu’il la vit qu’il la vit.

Et Jérôme Proust d’ajouter alors ceci : je n’ai pas besoin de pseudonyme, je ne suis pas de ceux qui changent leur nom pour exister, si je me nomme à la différence du nom que l’on m’a donné, c’est par la force de la culture littéraire, parce que je dois reconnaître que c’est ce nom-là qui me convient, c’est ce nom-là qui m’est éponyme. Ce n’est pas ce nom-là que je préfère d’entre tous les noms que je puis me donner. Le nom que je préfère d’entre tous les noms que je puis porter, c’est le nom que l’on m’a donné. Toutefois, moi, je dois faire avec ma condition de duplicatum, faire avec ce que je vis de la vie d’un autre. Je ne choisis pas des noms comme Jérôme Proust et Marcel Orsoni. Ces noms me sont imposés par la culture littéraire. Ce sont des noms d’esclave de la culture littéraire dont l’apogée se trouve en France. Je suis, moi : Jérôme Orsoni, renommé par la culture littéraire française : Jérôme Proust ou Marcel Orsoni. Je suis, moi : Jérôme Orsoni, l’esclave de siècles de transmission de la culture littéraire française. Je suis, moi : Jérôme Orsoni, l’esclave de l’universalisme français alors que je n’aime, moi : Jérôme Orsoni, que les choses particulières, pour moi, il n’y a que les choses singulières qui puissent vraiment toucher et plaire. Ce sont elles, les choses singulières qui seules peuvent avoir du goût. L’universel, c’est la fadeur même et même la tristesse même. Il ne s’y passe jamais rien. Il n’y a que dans ce visage-ci, il n’y a que dans ce corps-ci allongé comme ceci qu’il peut se passer quelque chose, avec lequel il peut se passer quelque chose. En général, rien n’a jamais lieu. La vie, c’est ici et maintenant, toujours et partout. Mes noms d’esclave ne sont pas des noms d’emprunt, ce sont mes noms propres, les noms qui me vont le mieux au sein de la culture littéraire. Comme je n’en puis pas sortir, comme il est impossible de sortir de la culture littéraire, pas plus qu’il n’est possible de sortir de soi-même pour se voir d’un regard englobant, pas plus qu’il n’est possible de sortir de soi pour contempler le monde dans son ensemble, tout ce que je puis faire, c’est vivre avec, assumer cette existence, c’est-à-dire m’appeler par mes vrais noms : Jérôme Proust ou Marcel Orsoni.

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