samedi 2 octobre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : image d'elle numéro un.

Qu’est-ce qu’il en pense d’elle, au juste, Jérôme ou Marcel (dans ce qui suit, je dirai : Jérôme) ? Ce qu’il faut savoir, tout d’abord, c’est que Jérôme aime les jeunes femmes. Pas toutes, cela s’entend. Ce qu’il faut entendre, c’est que les relations de Jérôme avec les femmes sont commandées par le désir. Jérôme peut sans doute avoir pour amis des femmes, mais si et seulement s’il n’a pas de désir pour elles. En fait, non, Jérôme ne peut pas avoir pour amis des femmes. Pour les femmes, il n’a que du désir et / ou de l’amour. Le reste, c’est de l’indifférence. Le reste des femmes, c’est-à-dire : celles qu’il ne désire pas, l’indiffèrent. C’est tout. C’est comme ça. On pourrait essayer de l’expliquer. Mais, ça ne l’intéresse pas, Jérôme. Ce qui l’intéresse, Jérôme, c’est le désir. Non pas l’origine lointaine et obscure — si ce n’est improbable — du désir, l’activité (intense et ferme) du désir. Ce qu’il en pense d’elle, alors : quoi ? Il y a la couleur de sa peau, pâle, pas transparente un blanc chair, un blanc pas pur, un blanc comme un mur, un blanc contre lequel on se cogne. Non, on ne s’y cogne pas. Tu t’y cognes. Il s’y cogne. Enfin, bref. On voit le genre de blanc. Jérôme ne regarde pas directement sa peau, il regarde une photographie de sa peau — la différence, on va la savoir. Il voit donc l’image de sa peau blanche, comme un mur. Et l’ouverture : la bouche rouge fardée. Un coup de couteau. Ou une lame. Ou plus proche encore de ce que Jérôme voit : la déchirure de la peau blanche par les lèvres rouges, pas trop rouges, mais si rouges en comparaison avec la peau blanche, si blanche, blanche parfaitement. La bouche donc, les lèvres dont la commissure s’étend à l’extrême, remonte le long de la joue, la plisse vraiment et fait saillir à propos la pommette. Le tout, Jérôme le voit clairement sur la photographie, c’est l’expression qu’elle fait avec sa bouche comme ça, ses lèvres qui se fendent à la commissure, le sourire esquissé pas méprisant, mais sûre d’elle, sûre de son effet, sûre qu’avec ce sourire-là, avec cette façon-là de plisser les lèvres et le jaillissement des pommettes qui s’ensuit l’homme qui regardera cette photographie la désirera nécessairement. Jérôme sait qu’il y a sans doute autre chose, dans sa personnalité. Mais, ce n’est pas sa personnalité qui intéresse Jérôme. Ce qui l’intéresse, c’est cet air provocant et sûr de soi qu’elle a et qui lui confère cet air proprement du vice. Pas vicieux. Non, ce n’est pas ça. Mais, là, à la regarder comme ça, Jérôme sait qu’elle aurait pu — il y a quelques siècles — incarner le vice, le stupre, la luxure, le désir mâle qui succombe à la tentation dans la bouche femelle. Et cette frange qui coupe son visage. Non. Cette frange qui l’encadre en haut. Sur les côtés, descendant le long des tempes, les cheveux au carré qui délimitent l’espace d’un tableau à l’intérieur de la photographie de son visage. À l’intérieur de ce tableau à l’intérieur de la photographie, le nez plonge. Jérôme le trouve un peu trop long. Il se ravise. C’est une promesse. À l’intérieur du tableau à l’intérieur de la photographie, le nez trop long fait la promesse du coït, il manifeste le dès à présent du sexe mâle dans le corps de la femme. Celui qui regarde, c’est son propre sexe qu’il y voit, déjà dans le corps de la femme qu’il regarde en photographie. C’est pour cette raison aussi, Jérôme le sait, qu’elle ne regarde pas en direction de l’objectif. En détournant son regard de celui qui le regarde, elle retarde le coït. Plus exactement : elle retarde la jouissance. Elle sait qu’ainsi, avec ce visage avec la sexualité de son visage-ci qui est le sien et tout ce qu’il promet des plaisirs procurés par son corps, si elle ne détourne pas le regard de celui qui la regarde, ce ne sera plus le désir mais la jouissance immédiate. Jérôme distingue qu’en pausant ainsi, ce n’est pas à un homme en particulier qu’elle pense. Bien plutôt, elle envisage le désir de tous les hommes, la possibilité du désir et la provocation par son visage, par son visage seul, du désir de chaque homme qui la regarde ne le regardant pas. Ce n’est pas l’universalité du désir que Jérôme envisage dans son visage, mais la particularité de tous les désirs provoqués par la vision de ce visage. Il dit, et c’est Jérôme qui le comprend :

Tu me désires et je t’offre l’image de mon corps. J’offre l’image de mon corps à tous les hommes. Au regard de tous les hommes, mon corps est ouvertement offert. Tu le vois sur mon visage. Je suis là où tu veux jouir. Mon image est à toi. Mais mon image n’est pas la possession de mon corps même. Mon corps même, c’est une autre histoire. Une histoire dans laquelle le personnage principal est alors mon désir. Mon corps, il faudrait encore que je te le donne. Ce que je ne fais pas dans cette image. Dans cette image, je t’offre l’imagination de posséder mon corps, de me prendre selon ton désir, comme une soubrette ou comme une déesse, ou les deux alternativement, ou les deux simultanément. Or cette imagination n’a de sens que pour toi. Pour moi, cette imagination ne vaut pas mieux qu’un tissu de pixels. Ma chair, c’est un autre monde. Ma chair, mon sein, mon sexe, ce n’est plus l’histoire de ton désir, mais le fait de mon désir, l’autorité de mon désir. Ceci est mon image — ceci n’est pas mon corps. C’est-à-dire : ceci n’est pas mon image, ceci est ton image, ceci est ton corps, la propension de ton sexe à s’ériger en me voyant, la propension de ton corps à exulter. Ce n’est pas mon corps, je ne te le donne pas. Mais, quand je le donne, mon corps, je le donne avec tous les désirs de tous les hommes, avec chaque désir de chaque homme dont le corps a été modifié en me voyant. Quand je donne mon corps, quand je donne mon plaisir, s’il est si intense, c’est qu’il donne avec lui le plaisir de chaque homme qui m’a désirée en me voyant. C’est ce que je te promets quand tu me regardes.

Avec précision, cela, Jérôme le sait. Qu’il le sache n’entame pas son désir. Au contraire : le savoir le parfait. C’est : regarder, désirer, savoir. Ce pourrait être une autre. Cela, Jérôme le sait aussi. La personne est toujours contingente. Le désir, jamais, c’est la vie. Aussi, finalement, que ce soit toujours la même ou jamais la même, est-ce que ça change vraiment quelque chose ? Jérôme ou toi ou lui ou un autre, nous désirons et apaisons temporairement la tension provoquée par notre désir dans un objet. Ce peut être un seul objet, ce peut être une quantité indénombrable. C’est ce que Jérôme comprend dans cette image d’elle, dans l’image du vice d’elle — dans une autre image d’elle, il pourrait comprendre tout autre chose. Autant elle s’offre à chaque homme qui la regarde autant elle est indifférente au regard des hommes. Ce n’est pas elle que nous cherchons en vain, trouvons, découvrons, cherchons à nouveau, n’en finissons plus d’espérer. Non. C’est ce qu’elle provoque. Pas la provocation, le provoqué. Pas le fait d’être provoqué, l’activité qu’implique ou présuppose — c’est selon le point de vue — le fait d’être provoqué. Si nous prêtons une telle attention au visage des femmes — ici : au tableau à l’intérieur de la photographie —, Jérôme l’affirme, c’est pour désirer mieux. Pas tant pour savoir pourquoi l’on désire — l’origine lointaine et obscure — si ce n’est impossible — du désir — que pour se savoir désirer. Nous avons besoin de nous savoir désirer tout comme nous avons besoin de nous savoir désirés. Toi, en pausant, ce que tu veux, c’est te savoir désirée. Moi, en te regardant, ce que je veux, c’est me savoir désirer. En nous sachant désirés en nous sachant désirer, nous n’en désirons que plus. Ce n’est pas la même chose. Ce sont deux aspects du même événement qui dure aussi longtemps que pour autant que tout le temps que à chaque fois que dure la vie. Et, si nous cessons de désirer — ou, peut-être aussi le dire ainsi : si nous cessons de nous savoir désirés si nous cessons de nous savoir désirer — nous ne vivons plus. Nous sommes là, peut-être, mais : à quoi bon ? Ne plus désirer, c’est ne plus vivre. Ne pas trouver d’objet pour son désir, cela s’appelle : s’ennuyer.

Et, c’est l’image d’Albertine ou d’une autre numéro un.

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