dimanche 3 octobre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : image d'elle numéro deux.

Il y a cette autre image d’elle. C’est à Venise ou à Mantoue. Ce n’est pas le même endroit, mais ce n’est pas l’endroit qui rend l’image intéressante, mais tout d’abord le fait que Jérôme (dans ce qui suit je continuerai de l’appeler : Jérôme) en la regardant se sente ailleurs, soit ailleurs. Ailleurs, donc, elle l’est. Il la regarde. Au milieu des heures odieuses, Jérôme a avec lui l’image de ce corps allongé, détendu et souple, libre de toute tension, corps apaisé sur un lit dans une chambre d’hôtel. Il fait chaud cet été-là dans cette chambre d’hôtel qui donne sur une petite rue près d’une grande place ducale. On y vit à l’abri du soleil et, la nuit, le bruit de la ville monte de la rue pour caresser la dormeuse, pour la bercer alors qu’elle disparaît dans le sommeil. Alors qu’elle disparaît dans le sommeil, la ville qui ne dort pas tout à fait encore murmure à son oreille, lui souffle l’air presque frais. Elle s’endort en rêvant naturellement à l’Italie, aux palais des Ducs, aux fleuves et aux mers. Que ce soit Venise ou Mantoue, c’est le même rêve. Que ce soit Venise ou Mantoue, elle entend le murmure de la nuit :

Maintenant que la nuit tombe, cette nuit est unique, cette nuit est la seule qui existe, cette nuit si elle n’est pas la seule possible si elle n’est pas la seule envisageable, cette nuit est la seule qui vaille, la seule qui compte, la seule qui importe et qu’importe la chaleur, qu’importe si nous ne vivrons pas tous les jours ici, si nous ne vivrons pas toutes les nuits ici, s’il faudra partir, demain ou après-demain, quitter cette chambre d’hôtel au-dessus de cette petite rue près de la grande place ducale où nous aimons perdre notre temps et dîner malgré le vent qui secoue la ville après une journée de grande chaleur, qu’importe que je sois chez moi ici et maintenant.

Jérôme la regarde, il ne fait que ça. À Venise ou à Mantoue, finalement qu’il s’appelle Jérôme ou Marcel et, elle, Nelly ou Albertine, est-ce que ce n’est pas indifférent ? Est-ce que nos noms ne sont pas toujours indifférents ? Mon nom, ce n’est pas ce qui me traverse. Mon nom ne m’épingle même pas. Il faut aussi toujours quelque chose de plus qu’un nom (le sien et le mien) pour la nommer elle et à ce moment précis. À ce moment précis, quand Jérôme la regarde, Jérôme sait qui c’est et se dit, si elle s’appelait Albertine, est-ce que ce ne serait pas encore le même individu. Je peux la décrire, décrire la position exacte de sa jambe et le rapport si étroit que sa jambe entretient avec le drap et le plissé du drap, ce plissé-ci, pas un autre, les vagues que forment sa jambe et le drap et que ce plissé-ci n’est possible qu’avec cette chaleur, ce tissu précis, mais cette chaleur-ci, ce léger courant d’air qui vient de traverser la pièce à l’instant ou alors ce coup de vent qui a balayé la ville tout-à-l’heure alors que nous dînions et que nous n’avions pas fermé les vitres. Si Nelly s’appelait Albertine, la position de son corps, à ce moment précis quand Jérôme la regarde, serait la même. Et, Jérôme pourrait bien s’appeler Marcel, les noms ne modifient pas les positions dans l’espace et dans le temps. Et ce mouvement inconscient qu’elle fait maintenant qu’elle dort, ce mouvement de son bras durant son sommeil, comme pour remettre en place l’oreiller sous sa tête, son nom n’a rien à y voir. Nos noms ne comptent pas. Enfin, si. Ils comptent, ils dénombrent, parfois même espèces sonnantes et trébuchantes. Mais, ils n’identifient pas. Si Jérôme s’appelait Marcel, il y aurait peut-être une différence : il aurait inventé cette idée. Jérôme ne fait que répéter l’idée de Marcel, la faire sienne, jusqu’à la percevoir en personne dans le corps de Nelly, qu’il regarde et décrit. Et il sait, il ne le voit pas, mais pourrait l’entendre lui aussi, il sait qu’elle entend :

Maintenant que la nuit est tombée c’est ainsi je suis chez moi, je suis encore un peu plus chez moi, encore un peu plus là où je suis, je suis je ne sais pas comment dire : je suis là où j’écris là où je ne sais pas comment ne pas écrire disons ainsi dans le moment même que j’écris à cette intersection entre le lieu où et le moment que dans le temps et dans l’espace, dans le souffle de la nuit et dans ton souffle, à l’intersection des deux, au croisement à la croisée des chemins au chemin de croix, c’est comme tu le sens, fais comme tu le sens.

Il ne faut pas voir au-delà du nom. On ne voit rien au-delà du nom. Il n’y a rien à voir au-delà du nom. Il faut voir à travers le nom. On pourrait ainsi dire : “la Nelly endormie d’une nuit italienne” pour parler de cette Nelly-ci, de ce rapport si spécifique qu’elle entretient avec la nuit, avec la ville, avec la vie qu’elle mène ici. Et on verrait ainsi à travers son nom, on verrait à travers son nom ce qu’elle fait, où elle est, comment elle est. Écrire — c’est Marcel qui pourrait parler ainsi —, c’est voir à travers les noms des personnes, c’est identifier la singularité de la personne à travers son nom. Écrire, ce n’est pas inventer, c’est trouver le mode exact d’expression pour, à travers le nom, épingler l’individu qu’il dissimule. Écrire, c’est toujours et tout le temps, chercher la singularité la plus radicale. Écrire pour dire des choses universelles, c’est perdre lentement son temps. On n’écrit que pour pointer, indexer la singularité. Nelly, durant cette nuit italienne, à Mantoue ou à Venise, qu’elle s’appelle Nelly ou Albertine, c’est la même chose. Elle est là, allongée, elle dort, sa jambe froisse le drap légèrement et y dessine un plissé unique. Sa respiration se mêle au souffle de la nuit. Jérôme l’entend. Jérôme l’écoute. Jérôme regarde. C’est tout.

C’est tout. Ce n’est pas tout. Je mens. Je n’ai qu'un nom sale. Elle, il serait juste de le dire ainsi, son nom est propre, impeccable. Non que ce soit son nom à elle, seule, proprement son nom. Non, c’est sa position dans l'espace, sa situation dans le temps qui rend son nom propre. Moi qui la regarde, je suis un voyeur. Je n’interviens pas. J’observe. Je ne veux pas déranger. Or, simplement en regardant, je vole, j’enlève la pellicule de pudeur, de distance infinie par rapport à tout ce qui l’entoure (qu’on appelle cela le monde ou autre chose est égal) et qui l’enveloppait quand elle dormait tout simplement. Maintenant, elle dort, certes. Mais je la regarde aussi. Je dérange. Je salis mon nom avec cette observation. Je me couvre d’une honte sans bornes à cause que je regarde ce que je ne devrais pas regarder pour ne pas risquer d’en perturber la perfection. Je ne voudrais rien déranger. Je ne peux pas m’en empêcher. Il faut que son corps m’appartienne encore et encore, dans le désir et dans le décrire. La nuit, pendant qu’elle dort et que je la regarde dans cette chambre d’hôtel à Venise ou à Mantoue, je garde son corps. Je ne le garde pas de l’extérieur, je ne le protège pas. Même si je la protège, je fais plus que ça. En le regardant, en le décrivant, je l’empêche de fuir. Regarder et décrire, c’est le paroxysme de la jalousie. C’est ici, plus qu’à moi : par moi, pour toujours.

Il faut que son corps devienne, en plus d'être un corps endormi, une image de ce corps endormi.

Et, c’est l’image de Nelly ou d’une autre numéro deux.

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