mardi 5 octobre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : rien.

Je ne dis rien. Même quand je parle. Même quand je parle, je ne dis rien. Je suis une voix poreuse. Je n’écris pas. Je suis les trous dans les textes anciens. Je n’écris que dans les vides des phrases anciennes. Je ne suis pas le seul comme ça. Nous sommes tous comme ça. Personne ne le dit. Ou alors : pour s’excuser. On se glisse dans les traces laissées par les textes anciens (pour une certaine catégorie d’écrivains français, par exemple, c’est Francis Scott Fitzgerald). Personne ne le dit. Ou seulement : pour s’excuser, l’originalité, voyez-vous, c’est assez surfait. Moi, c’est autre chose. C’est ma voix poreuse. C’est mon texte poreux. C’est mon corps poreux. À travers tous ces trous, ce sont les textes anciens qui passent. Quand je vois le visage d’une femme, d’une jeune femme, d’une belle femme, d’une femme que j’aime, ce n’est pas moi qui la regarde. Je dis : il y a ses yeux, sa bouche, qui sont dans ce rapport si précis qu’il est impossible de douter de sa beauté. Ça veut dire quelque chose. Mais, ce n’est pas moi qui le vois. Le sens passe à travers moi d’un texte ancien jusqu’à elle. Et, si je suis en quelque manière concernée par elle, ce n’est pas par elle-même, par ma perception d’elle, mais par le sens qui passe d’un texte ancien à travers moi et jusqu’à elle.

Je suis la traversée du sens, la traversée du sens du texte ancien jusqu’à la jeune femme présente. Dans mon regard, il n’y a que des significations, pas l’ombre d’une perception. Jamais l’ombre d’une perception. Mais des significations, ça, oui. Trop de significations. Plus que je ne puis en supporter. Il n’y a que ça : des significations. Ce que signifie aimer une femme, désirer une femme. Ce que ça fait : non. Pas la moindre sensation de ce que ça fait de désirer une femme, d’aimer une femme. Je le sais. Je ne le sens pas. Ce n’est pas que je n’aime pas. Je ne suis que la traversée du sens. Je suis la publicité même de l’existence. De mon corps, toutes les sensations sont exclues. N’y restent que les significations. Traversé du sens — plutôt que par le sens —, moi, je suis quoi ?

Je suis là, moi, enfin quelque chose qui y ressemble, on l’aura compris, et, là moi, entre tous mes noms de baptême, je ne suis pas. Ou plutôt : j’existe entre tous mes noms de baptême (je récapitule : le nom que je n’ai pas reçu en baptême : Jérôme Orsoni, le nom de ma vie : Marcel Proust et mes deux noms de baptême reçus de la culture littéraire : Jérôme Proust ou Marcel Orsoni). Entre tous, il n’y a qu’une identité floue, l’identité d’une réplique et l’impossibilité de laisser un nom qui serait un héritage. La pointe extrême de mon ennui est que mon legs ne sera jamais que ceci : si jamais je laisse quelque héritage, ce sera celui d’une identité qui se recompose sans cesse, ce qui revient à ne laisser aucune trace de moi, mais de moi simplement l’idée qu’on ne peut pas laisser de traces. Dans la culture littéraire, les traces que l’on croit laisser renvoient toujours à d’autres traces, à des traces passées dont on peut toujours supposer qu’elles sont plus profondes que les siennes propres. Et moi, J. O., J. P. ou M. O. — je ne sais plus, j’abrège — jusqu’à la fin, de n’être qu’un bâtard de la culture littéraire, d’être le bâtard de Marcel Proust, de sa compréhension qu’il faut inlassablement nommer les êtres, qu’on ne peut pas cesser de les nommer, que rien — pas même la mort — n’interrompt le procès du baptême. Nous ne pouvons pas moins cesser de nous nommer nous-mêmes. Nous ne cessons jamais de remplir la place vide laissée par la référence du je. Nous ne cessons jamais de nous inventer. Et, la revanche du je vide, c’est que nous ne sommes jamais personne.

Malgré tous mes efforts, ne serais-je donc personne ? Ce n’est pas ce que je souhaite dire. Plutôt que ce qui apparaît au cœur de l’absence d’identité et de la nécessité de donner sans cesse un nom, aussi contingent qu’il soit, c’est l’importance de décrire et de redécrire et de décrire encore. C’est un procès sans fin parce qu’il ne porte pas sur des entités fixes. Il n’y a d’ailleurs pas d’entité, mais seulement des descriptions. Je ne sais pas si c’est ce que Marcel Proust veut dire. Je crois que c’est ce qu’il fait. Je crois surtout que c’est ce qu’il faut faire : se décrire soi-même, à travers tous les autres ou à travers une seule autre. C’est d’un ennui mortel, dira-t-on. C’est avant de se décrire sans cesser que l’ennui est mortel (ou vivant, comme l’on voudra, je préfère dire : vivant). Après, il n’est peut-être plus ni mortel ni vivant, il devient en tout cas vivable.

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