jeudi 7 octobre 2010

la vie de marcel proust — une autobiographie : elle le sait aussi.

Jérôme ne s’ennuie pas. Jérôme n’angoisse même pas. Il n’a pas eu le temps. Elle lui a glissé : ce n’est pas le lieu pour parler de Marcel Proust et de la culture littéraire. Jérôme n’a pas compris. Il lui a répondu, enfin, non, il ne lui a pas répondu, il lui a seulement dit : quoi ? Pas spirituel. Pas l’esprit de l’escalier. Lent même pas non plus. Simplement, Jérôme n’est pas toujours présent quand on attend de lui qu’il le soit. Si c’était volontaire, ce serait son privilège. Disons alors que c’est le privilège de sa nature. Quelques minutes plus tard après qu’elle lui a expliqué plus clairement ce qu’elle voulait dire, Jérôme est assis à son bureau, un peu comme dans celui de Jean-Pierre Cometti, à ceci près qu’il n’est plus étudiant et que c’est celui d’Elsa. Jérôme la regarde, mais pas ses yeux, non, les mains d’Elsa. Plus précisément : les marques que les mains d’Elsa ont laissées sur les pages écrites par Jérôme et imprimées par Jérôme. Les marques et puis les mouvements des mains d’Elsa autour des marques d’Elsa.

On pourrait croire que tout ça (les marques, les mains, Elsa, tout ça) tourne autour de Jérôme et que c’est tout ce qui intéresse Jérôme, que c’est là que Jérôme veut en venir. Oui : Jérôme veut en venir là. Plus justement : Jérôme veut en venir à ce moment précis quand on parle de lui, quand on ne parle que de lui, c’est-à-dire de ce qu’il écrit. Mais pas seulement. Tout ça ne tourne pas autour de Jérôme, mais autour de quelque chose de beaucoup plus important et de beaucoup moins important que Jérôme : écrire, lire, penser, parler. Parler. Faire circuler des choses qui n’en sont pas entre des choses qui n’en sont pas. En regardant les mains d’Elsa, Jérôme ne voit pas de meilleure définition que celle-là. Et derechef : nous sommes des choses qui n’en sommes pas qui parlons de choses qui n’en sont pas.

Tu vois, Elsa, c’est ça. Jérôme ne l’a pas dit à Elsa — en fait, oui, Jérôme a l’esprit de l’escalier, ou bien il faut qu’il rumine longtemps, des heures durant —, mais Jérôme pense maintenant qu’il le dit à Elsa : tu vois, Elsa, c’est ça, c’est à ce moment précis que je veux en venir quand nous cessons de parler des livres écrits par des gens dont c’est le métier d’écrire des livres pour des gens dont c’est le métier de lire des livres ou dont c’est le loisir de lire des livres et que nous ne voyons plus que des marques sur des pages, mes marques et tes marques, et que nous parlons de ces marques, tes marques et mes marques, et qu’en réalité sans doute — en réalité, Jérôme en doute, mais passons — nous ne parlons même plus de ces marques, mais de nous, de la façon que nous avons de voir les choses, nous donc choses qui n’en sommes pas, de nous voir nous entre nous, de nous juger, de nous comprendre, de nous ignorer, de nous surprendre, de nous flatter, de nous critiquer, de nous évaluer, de nous conseiller. Stop. On envisage la liste. Jérôme ajoute : et, à vrai dire, je suis injuste, j’ai toujours été injuste. Pas par nature, pas par culture, par sincérité peut-être, je suis injuste parce que c’est la culture littéraire qui nous permet toujours de nous entendre.
Non.
C’est la littérature.
Jérôme hait la littérature. Jérôme aime la littérature. En regardant les mains d’Elsa sur les mots de Jérôme, on peut comprendre cela : l’amour et la haine de la littérature. Pas l’amour de la grande littérature et la haine de la mauvaise littérature. Non. Le sentiment ambigu que nous inspire la littérature. Les mains d’Elsa, c’est le moment quand la littérature cesse d’être elle-même pour y aspirer ton regard. C’est un non-sens. C’est là que les choses qui n’en sont pas commencent d’être intéressantes. La vie, ce n’est pas le sens. La vie ne signifie rien. Ce qui ne signifie pas : la vie n’a pas de sens. Ça, on se le dit, désœuvré, déprimé, au bord du suicide, ou presque, ou pas du tout, avalant la dernière bouffée de son mégot pourri sur un trottoir sale en haut d’un caniveau à Saint-Germain-des-Prés (personne n’a jamais décrit Saint-Germain-des-Prés ainsi, n’est-ce pas ?). (Non.) Non. Tu vois, Elsa, c’est ça, le non-sens. Que tout se finisse à Saint-Germain-des-Prés. Que moi, qui hais Saint-Germain-des-Prés comme personne, mais personne, je finisse par y passer la plupart du temps qu’il m’est donné de vivre. Et que toi, qui détestes Saint-Germain-des-Prés comme personne, à part moi, tu passes ton temps à vivre ici. Toi, tu veux partir. Moi, à vrai dire, je veux vivre ici, réussir ici, ou quelque chose du genre. Tu l’as compris. Sinon, tu ne me parlerais même pas. Tu vois, Elsa, c’est ça, le non-sens. Pas que je me contredise. Mais qu’une chose ou son contraire, ce soit indifférent. C’est ça, la littérature. C’est ça que nous aimons dans la littérature. Puisque nous pouvons y aimer une chose et son contraire. Pire : une chose et une autre.

Ça, Jérôme ne l’a donc pas dit à Elsa. Il a préféré regarder ses mains. C’était mieux ainsi. Plus clair. Plus simple. Jérôme aime les choses claires et simples, même si elles ne vont pas toujours de soi (pour les autres seulement alors que pour Jérôme, elles sont toujours claires et simples, toujours). Jérôme n’a pas fait que : regarder les mains d’Elsa. Jérôme a aussi fait : écouter les phrases dans la voix d’Elsa. Et la question que les phrases dans la voix posaient n’était pas : quel est l’autre que je veux être ? Mais : quel est l’autre que je peux être ?

Pour Jérôme, c’est clair : Marcel Proust, c’est déjà pris. Jérôme Orsoni, aussi. Simple combinatoire. Restent Marcel Orsoni et Jérôme Proust. On le sait. Marcel Orsoni ne sonne pas bien. Marcel trop ancien. Trop affecté. Marcel, c’est un joli prénom, oui, certes, c’est sûr, difficile d’en douter, à moins de ne rien supporter de ce qui est français, typiquement français, joli mais pour un grand-père. Jérôme n’a pas de grand-père qui s’appelle Marcel. Mais, c’est tout comme. Son grand-père aurait pu s’appeler Marcel — à la place, c’était Étienne, enfin pour celui des deux qu’il a connu — or, Marcel et Étienne, ça se vaut, mais complètement — il y en a même un qui a poussé la francité jusqu’à s’appeler Étienne Marcel, c’est dire. Le petit-fils de Jérôme, qui sait ?, un jour s’appellera Marcel. Aujourd’hui, non. Ça ne va pas. Orsoni, qui plus est, c’est trop typé. Pas assez français. Pas assez exotique non plus. Ce n’est pas un bon nom pour un Français. Pour un étranger, peut-être. Pour un Français, non. Jérôme est donc embarrassé. Il n’est ni vraiment français ni vraiment étranger. Orsoni, non. Il faut quelque chose de plus tranché. Proust. Franchement, ça rappellera systématiquement quelqu’un. Jérôme : pas mal. Jérôme Proust aussi. Mais, le nom, le nom. Non. Le nom, non. Le nom propre ne lui va pas. Mais, Jérôme insiste, Jérôme Proust, malgré tout, ça rend bien, on entend des choses, un patrimoine, on pourra même imaginer une filiation détournée, l’arrière-petit-neveu du grand Marcel. Pourquoi pas ? Après tout, ce n’est pas la vérité qui compte, simplement l’idée que l’on s’en fait. Jérôme Proust.

Jérôme O. pas P. aurait aimé dire à Elsa X. : tu sais, je vais te dire la vérité, je ne m’appelle pas Jérôme Orsoni, c’est un nom d’emprunt. Je sais, c’est étrange comme idée décider de s’appeler Orsoni, mais je n’ai rien trouvé de mieux. Ou plutôt oui : ça faisait un peu bandit. Ou plutôt non : c’est un nom de bandit corse. Et moi, alors, je m’imagine prendre le maquis, les forces de l’ordre à mes trousses, donc moi, nécessairement, une force du désordre, seul ou quasi contre tous, maigre comme un clou, barbu — je le suis déjà, oui, mais plus encore — sale et brûlé par le soleil di i nostri muntagni, mais beau, illuminé par la solitude, impeccable, innocent dans l’âme, forcément innocent, quelque part au-dessus des lois imposées par la puissance coloniale qui nous oppresse mon peuple et moi. Mais, en vérité, pas du tout. C’est vraiment un nom d’emprunt. En vérité, je m’appelle Jérôme Proust et je suis, en vérité, l’arrière-petit neveu de Marcel Proust. Ne le dis à personne, ce sera notre secret. Quand tu me verras, nous sourirons ensemble de notre secret. Jérôme Proust, décidément, ça sonne bien, mieux que le doux son d’un larsen bien contrôlé, tu entends le retour de toutes les voix par lesquelles Marcel a parlé, mais avec un décalage sensible : le prénom. C’est sur ce prénom, d’ailleurs : Jérôme, c’est sur lui que Jérôme mise tout. Le choc. Le dernier Proust. Rentrée littéraire : le dernier Proust. Ce serait drôle de lire les bandes qui ornent le bas de livres, d’y lire que le dernier Proust s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Écrit avec de grandes lettres capitales en blanc sur rouge. Tu imagines. Un nouveau Proust, ô la grande métonymie. Le nouveau Proust. Pas figuré. Le dernier des Proust, si l’on veut. Pas Marcel. Non. Jérôme. C’est de la famille ? Oui. Du frère de Marcel. Vraiment ? Vraiment. L’arrière-petit neveu, m’a-t-on dit. J’ai dîné avec lui chez les ********* la semaine dernière : un homme charmant, et quelle culture. Son épouse est attachée de presse. On en parle déjà dans tous les dîners en ville. Dans tout Paris. Enfin, à Saint-Germain-des-Prés.

Elsa, évidemment, tu ne me croiras pas. Avec un peu de chance, tu me souriras gentiment en me congédiant. Sans doute, tu me diras de foutre le camp parce que je suis vraiment le pire des crétins. Sans doute. Mais, ce ne sera pas grave. Le plus important est ailleurs. Puisque tout ce qui compte en fait, c’est de me rendre intéressant. Littéralement : je fais mon intéressant. Nous cherchons à être cette chose qui n’en est pas une et qui nous rendra intéressant. C’est simple : que ces autres choses qui n’en sont pas et dont le métier est de lire ou d’écrire des livres ou dont le loisir est de lire des livres (pas de les écrire, ceux-là perdent leur temps) s’intéressent à nous. Si l’espèce humaine a développé au cours de son évolution cette faculté d’imaginer, la capacité à inventer des choses qui n’en sont pas, pardon, non, qui ne sont pas, ce n’est pas pour connaître, ce n’est pas pour savoir. Personne n’a jamais voulu savoir en imaginant, en faisant des fictions. Nous n’avons jamais fait des fictions que pour nous rendre intéressants. Le pic de notre évolution : la faculté d’imaginer des choses qui ne sont pas, c’est pour faire le malin, c’est-à-dire : faire croire ou laisser penser que moi ou toi ou l’autre en face celui qui lit pour la première fois l’histoire d’un type qui quitte sa femme et part en voyage sur un bateau avec des amis à lui, nous sommes plus forts (surtout l’autre en face avec son histoire de voyage, en fait) que les autres. Et ainsi attirer un peu de cette attention si précieuse et si rare qui nous fait tant défaut. Attirer l’œil, l’oreille, contraindre la bouche de l’autre à parler de nous. Et, c’est l’évidence, faire notre éloge. Contraindre par extension grâce à la parole d’un autre les yeux de nombreux autres à lire nos lignes. Proliférer en faisant le malin. Je n’ai jamais rien inventé (et certainement pas Jérôme Proust) sinon pour que l’on me prête l’attention que je n’ai pas. Que les yeux, les oreilles, les paroles se concentrent sur moi. Même du mal. On peut même dire du mal de moi (tout comme on a pu dire du mal de Marcel Proust, mon arrière-grand-oncle), du moment qu’on fait attention à ce que je fais. Les histoires (qu’elles soient celles de Jérôme ou Marcel ou Orsoni ou Proust) n’existent que pour cette raison.

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