samedi 13 novembre 2010

Heinrich Kühn au Musée de l'Orangerie, Paris

On peut, en effet, appeler ça : pictorialisme. On pourrait aussi bien appeler ça : floutisme. On pourrait appeler ça comme on veut. S'il y a quelque vérité dans la photographie d'Heinrich Kühn, elle ne réside pas dans ces -ismes (il est vrai que c'est rarement le cas). Elle réside — à supposer qu'il y en ait une — dans cette attention portée au quotidien. Mais pas le quotidien n'importe comment, je veux dire : pas le quotidien comme une manière de chose en soi inviolable, intouchable, presque sacrée et que la photographie ne pourrait que simplement enregistrer.

Le quotidien est un matériau, comme le son pour un musicien. Il faut l'inventer, l'imaginer, le refaire toujours. Ce quotidien parfaitement trivial d'une grande bourgeoisie qui passe son temps — c'est, en effet, l'impression qu'on peut avoir en regardant les photographies d'Heinrich Kühn — à ne rien faire sinon jouer (les enfants), marcher dans la prairie s'amuser dans son herbe ou bien, un peu plus dénudée (la gouvernante maîtresse : Mary), poser. Mais si cela est vrai et que les photographies ne cessent cependant pas d'être intéressantes, c'est que d'une certaine manière la vérité ne réside pas dans le sujet, qu'elle est ailleurs : dans la manière dont le sujet est montré.

Angles de photographier, manières de cadrer, synthèses géométriques, approches des tons, dégradés de blanc - gris - noir qui, notamment grâce à la technique de la gomme bichromatée, apparaissent toujours teintés d'un marron qui adoucit les contrastes tout en les maintenant, les images étant toujours un peu floues, ce qui ne signifie pas qu'elles ne sont jamais précises, mais elles font moins voir un détail qu'une impression générale — une atmosphère.

La vérité ainsi, ce serait l'atmosphère qui traverse l'œuvre et se manifeste aussi bien dans les images familiales ou les portraits commandés que dans les paysages ou les natures mortes.

La vérité, c'est aussi la forme en tant qu'elle n'est pas désincarnée, mais au contraire dans le visage de l'enfant qui ne regarde pas souriant le photographe (Hans sur la prairie d'été, prise de vue été 1902), dans ce chapeau d'une femme vue de dos de profil de trois-quart, etc. (Étude sur les gradations, 1908).

Il y a aussi la couleur qui apparaît très tôt dans l'œuvre d'Heinrich Kühn. C'est d'abord le poétique "tirage trichrome à la gomme bichromatée" dont le seul énoncé de la technique laisse particulièrement rêveur (Nature morte aux fruits, 1897). Mais, c'est aussi l'idyllique la Prairie (1898) dont la dominante verte magnifie la dimension géométrique, la diagonale qui coupe la photographie en deux, séparant le premier plan herbe de l'arrière-plan arbre et ciel légèrement nuageux.

La vérité, c'est la forme, au moins parce que c'est la même logique géométrique qui se voit encore à travers les couleurs — ou plutôt : c'est la géométrie qui fait voir les couleurs — dans les Randonneurs dans la prairie (1912/13). Ici la diagonale coupe la photographie dans le sens inverse et isole au-delà de l'ombre les randonneurs. Impression d'escalade alors même que l'herbe est si verte que la prairie ne peut pas réellement déniveler.

C'est alors l'autochrome, technique complexe d'ajout de couleurs en suivant des règles de conversion des nuances de noir et blanc. Technique archaïque, certes, mais qui rend si bien la perception du photographe qu'on n'en imagine pas de meilleure pour lui. Elle fait voir par halos. Comme le grand (elle apparaît en effet si grande) Mary sur le versant (1908). Halos de couleurs qui se rendent présentes sur le fond de cette géométrie continue : diagonale descendante qui trace deux trapèzes d'inégales grandeurs, l'un vert-jaune et l'autre bleu blanchi par endroits. Apposée Mary surplombe : une apparition bleue surtout blanche un peu et verte à peine — pas un fantôme, une apparition sur le plan géométrique d'abord construit.

Un sujet ne se donne pas à voir. Il faut le montrer.





Photo : Mary sur le versant, 1908 © RMN

Aucun commentaire: