samedi 27 novembre 2010

Mario Giacomelli à l'Institut Culturel Italien, Paris

Chez Giacomelli, tout est ou noir ou blanc. Il n’y a pas de juste milieu, et c’est une vertu. Tout est ou noir ou blanc, mais ce n’est pas du monde qu’il s’agit, mais des images. La photographie a affaire avec le monde, comme tout. Toutefois, cette relation est triviale. S’il y a bien quelque chose que les photographies Giacomelli nous montrent, c’est que parler du monde est trivial, que l’essentiel est ailleurs. Le monde n’est pas noir ou blanc, mais la photographie, oui. C’est une affirmation sur la photographie, pas sur le monde. Dans la photographie, quoi qu’en pourrait dire son auteur, le monde est toujours à distance, ou même pas du tout : absent — refait sur mesure par la photographie. Ce qui donne raison à certains lorsqu’ils disent qu’il n’y a pas un monde, mais plusieurs mondes, nombre de mondes, et qui sont faits. Le monde n’existe pas. Il n’est pas ou noir ou blanc. Il n’y a pas de réalisme. Il suffit de voir les photograhies de Mario Giacomelli pour s’en convaincre définitivement.

Rien n’est plus fort ainsi que ses Storie de terra :: Histoires de la terre (1960-1980), dont l’accrochage ici permet une vue d’ensemble, une vision synoptique de ces vues en plongées du ciel vers la terre. Vert, marron, leurs nuances et les autres couleurs sont magnifiés par le simple dialogue entre le noir et le blanc. Le paysage, par la perception qui en est proposée de sa géométrie, expose sa géographie et son histoire. Arbres seuls ou petits groupes au milieu des champs labourés, signes et traces de la nature en tant qu’elle est domestiquée, les histoires de terre devenant les histoires des hommes qui l’ont travaillée. C’est ici que la photographie est la plus forte parce que le sujet est partout présent tout en étant absent.

Et l’on voit alors différemment la série Io non ho mani che mi accarezzino il volto :: Je n’ai pas de mains qui me caressent le visage (1961-1963) parce qu’elle montre, au-delà des prêtres qui dansent, jouent, fument, vivent, l’absence, la solitude. L’absence de Dieu ou, peut-être, d’une femme, peut-être. Mais, n’est-ce pas la même chose ?

Dans la série Scanno (1957-1959), il y a, au contraire, une apparition : cet enfant que l’on dirait un ange ou un spectre, il a l’air plus mort que les vieilles en noir, et il regarde en marchant les mains bien enfoncées dans les poches le photographe qui l’objective. Il faudrait être devin pour savoir ce qu’il nous dit, si seulement il a quelque chose à nous dire. Peu importe sa parole. Sa présence nous méduse.

C’est un autre regard mais qui nous fige tout autant que celui de cet handicapé dans la série Lourdes (1957). Ici le noir fait des trous dans le visage pour la bouche et les yeux. Trous noirs qui apparaissent des grouffres sans fond. C’est à la fois la couleur et la douleur — toutes les couleurs du monde et toutes les douleurs du monde qui s’y engouffrent. Trois cercles en triangle au-dessus des membres désarticulés, les bras et les pieds — surtout les pieds. Surtout les pieds qui se croisent involontairement au gré des mouvements du fauteuil roulant. Surtout les pieds — tâches purement noires. La noir avale la couleur et expose mieux que sous n’importe quelle lumière la douleur du monde. Le noir avale toutes les couleurs du monde et montre toutes les douleurs du monde. Là, dans les yeux et les pieds, sur un fauteuil roulant à Lourdes, d’où Dieu est visiblement absent.

Tout est ou noir ou blanc, il n’y a pas d’intermédiaire. Tout est ou noir ou blanc. Il n’y a pas de sujet. Le sujet, c’est l’absence.










Photo : Mario Giacomelli, Storie di Terra (Histoires de la terre), 1970. tirage gélatino-argentique. © Courtesy Archivo Mario Giacomelli, Senigallia. Collection Maison Européenne de la Photographie, Paris.

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