vendredi 10 décembre 2010

Mimmo Jodice, 400 photographies, Arles, Actes Sud / Motta, 2003

Parmi les quelques photographies parfaites que l'on peut voir, il est certain qu'il faut compter ces expérimentations en noir et blanc du premier Mimmo Jodice. Ensuite, sa photographie ne cessera pas d'être intéressante, mais elle deviendra plus convenue peut-être, plus évidente, comme le sont ces photographies de Paris des années 1993-1994. Elles posent moins de questions qu'elles ne présentent des choses, avec profondeur, certes, mais la surface trop lisse, un peu trop lisse — des choses justement, simplement des choses.

Au contraire, dans les noirs et blancs tranchés des premières images, c'est la pureté possible d'une forme qui est exposée et explosée dans les coupures, déchirures, les frontières nettes entre le noir et le blanc, le noir n'étant pas l'anti-lumière, mais une lumière vue différemment, et les collages, déchirements et recollages.

Collages, décompositions, et recompositions qui mettent à mal le medium, mais n'ignorent pas le sujet. Ce que l'on cache ainsi est tout ce que l'on cherche à voir : le gland — moins une émasculation qu'un voile pudique qui a pour vertu de fixer le regard sur l'absence, de ne faire voir que ça, qui articule la perception (Fragments avec figure, 1, 1968).

La photographie d'une barre HLM est déchirée et la partie déchirée recollée qui fait voir par cet artifice manuel le sens — mieux : qui rend palpable, sensible au toucher, le sens de l'immeuble. Ce n'est pas un paysage urbain, c'est déjà une intervention, une déconstruction et une reconstruction (Paysage interrompu, 1, 1970).

L'auteur dit : le paysage est vide, vain, inexistant. Et, c'est ce qui rend les photographies plus tardives d'autant plus tristes et pauvres qu'il semble avouer qu'il a renoncé à son voir spécifique — un voir photographique — pour ne plus voir qu'à l'œil nu. Celles-là seront photogéniques, mais renonceront à être photographiques (le voir photographique n'étant ni un voir objectif ni un voir à l'œil nu).

Alors que dans celles-ci le visage moitié noir moitié blanc apparaît plus clairement que vu simplement car laisse l'imagination de celui qui voit faire la partie non vue, déduit des traits vus ceux qui ne le sont pas, et à ce moment précis, peut-être, voir et penser sont une seule et même activité (Maili, 1966 et Angela, 1966).

Alors que dans celles-ci, la multiplication des miroirs sur-sexualise le corps de la femme, qui pourrait bien avoir une infinité de seins, et ne perd pas tant le regard qu'il le fait circuler d'un point à un autre et à un autre et à un autre jusqu'à revenir au premier point, cercle qui n'est pas l'infini en acte, mais en puissance certainement (Compositions de nus, 1968). Puissance de la photographie encore une fois qui fait poser l'auteur pour son autoportrait avec Emilio Notte et multiplie les visages, les doubles, et les reflets. Encore une fois, la photographie ne perd pas le regard, elle semble plutôt l'éduquer dans le temps même qu'il la regarde (Autoportrait avec Emilio Notte, 1972).

Et si le post-modernisme n'est pas la vérité ultime, il faut bien voir dans cette image d'une main qui vient d'écrire : "Vera fotografia", sinon la remise en cause du medium, du moins son interrogation : que photographier n'est pas un donné (Vera fotografia, 1978). Il faut certainement passer par ce chemin avant de faire autre chose, être plus spontané, être plus évident. Mais dans quelle mesure les photographies qu'on prend ensuite ne portent-t-elles pas en elles la nostalgie de cette époque radicale quand rien n'allait de soi, quand il fallait tout interroger, ne rien tenir pour donné, et toujours refaire le medium ?





Photo : © Mimmo Jodice

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