jeudi 27 mai 2010
objet : steve reich (correspondance)
mercredi 26 mai 2010
Écrire sur rien, écrire sur écrire
« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. (...) C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. »
(Gustave Flaubert à Louise Colet, 16 janvier 1852)
Mais, c’est l’impossible même : on écrit toujours sur quelque chose. Ici, d’ailleurs, comment ne pas le remarquer ?, Flaubert se corrige immédiatement. Du « livre sur rien », il passe à celui « où le sujet serait presque invisible » et précise dans la foulée : « si cela se peut ». Et tout le monde entend dans cette condition l'impossibilté même de la chose. Un livre sur rien, cela se peut-il ? Non. Il faut toujours un sujet, c’est-à-dire : il faut toujours avoir quelque chose à dire de quelque chose. Même quand on ne le dirait presque pas.
Si je voulais soutenir une thèse, ce serait en quelque sorte la suivante : les écrivains cherchent toujours à écrire sur rien. Un écrivain qui voudrait seulement raconter des histoires est louche. On pourra toujours lui reprocher de ne pas interroger son medium, d’en simplement faire usage et de ne pas se poser de questions sur ce qu’il fait. Au contraire, les écrivains cherchent à écrire sur rien parce que c’est là qu’on peut trouver la réponse à la question : « Qu’est-ce que l’écriture ? ». Pour savoir ce que c’est que l’écriture — la littérature — il faut tenter de la saisir dans toute sa pureté, quand elle ne sert proprement à rien, qu’elle ne sert aucun dessein, aucune narration. C’est ce que tente Flaubert. C’est ce que Flaubert reconnaît comme impossible. Il faut écrire, mais encore faut-il parler de quelque chose. C’est la condition nécessaire pour que l'écriture littéraire ait du sens.
Deux temps et un mouvement : (1) chercher à dire quelque chose de rien, ou plutôt, à dire quelque chose bien que l’on ne dise rien de rien et (2) reconnaître qu’il faut quand même parler de quelque chose, même si c’est de presque rien.
Et Flaubert ajoute : le style, c'est la loi de l’attraction universelle littéraire. Le style est la force qui tient la littérature, qui l’empêche en quelque sorte de s’effondrer. Ce n’est pas suffisant, mais c’est ce qu'il y a de plus proche d’un écrire pur, d’un écrire dégagé de toute pesanteur.
C’est un peu comme Marguerite Duras qui, cent-quarante et un ans plus tard, écrit à son tour :
« Je vais parler de rien.
De rien. »Marguerite Duras, écrire, p. 50
Écrire. Et parler de rien. En fait, Marguerite Duras ne parle pas de rien. Elle parle bien d’écrire. Mais, il faut — ça tient de la nécessité — qu’elle dise qu’elle parle (ou va parler) de rien.
Dans sa lettre et dans son livre, Gustave Flaubert et Marguerite Duras, tous deux, ne parlent que de ça : écrire. S’ils le font, c’est moins parce que le sujet est intéressant que parce que c’est le meilleur moyen de parler de rien tout en parlant de quelque chose. Ecrire sur écrire, c’est écrire sur rien — ou presque — parce qu’écrire est un non-sujet, on ne regarde même pas écrire, on ne se regarde même pas écrire, on forme une sorte de boucle dans laquelle l’écriture est prise et se déploie, se développe, avance, etc. C’est là que l’écriture croit triompher contre sa limite : ne rien avoir à dire.
Cette histoire de rien, cette affirmation qu’elle va parler de rien, intervient dans ce texte déroutant qu’est « Écrire » — déroutant parce que décousu comme aucun des textes de Marguerite Duras, même ceux réputés “illisibles”, ne l’est et aussi parce que parfois tellement caricatural — après le récit de la mort d’une mouche. Mais rien, dont elle parle, ce n’est pas la mouche, sa mort et ce que ça lui fait. Rien, c’est bien plutôt ceci qu’elle dit trente-deux pages plus tôt :
« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. Être sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre c’est se trouver, se retrouver, devant un livre. Une immensité vide. Un livre éventuel. Devant rien. Devant comme une écriture vivante et nue, comme terrible, terrible à surmonter. Je crois que la personne qui écrit est sans idée du livre, qu’elle a les mains vides, la tête vide, et qu’elle ne connaît de cette aventure du livre que l’écriture sèche et nue, sans avenir, sans écho, lointaine, avec ses règles d’or, élémentaires : l’orthographe, le sens. » (p. 24)
Ne pas avoir de sujet, c’est être devant rien. Ce n’est plus sur rien. C’est devant rien. Le livre n’est pas à proprement parler sur rien, mais il se tient là dans le rien devant lequel se trouve celui qui écrit. Et devant lequel il se retrouve, c’est-à-dire est proprement lui-même, sait ce qu’il est, ce qu’il vaut, en tant qu’il écrit. À ce moment, il ne reste que ceci : l’écriture. Marguerite Duras ne dit pas : le style. En effet, au moment où elle écrit « Écrire », on ne parle plus de style. Mais, il y a plus. Elle ne dit pas : le style parce que ce qu’elle trouve est en quelque sorte encore inférieur au style. Ce qu’elle trouve quand elle se retrouve devant rien, devant ce livre à écrire sans idée de ce livre à écrire, sans sujet pour ce livre à écrire, c’est sous le style, c’est infrastylistique, c’est l’écriture. Et pas une écriture pourvue d’une dimension métaphysique (l’écriture par opposition à la voix, par exemple). Non. C’est l’écriture en tant que syntaxe et sémantique. Des règles pour bien former les phrases et des règles pour bien former le sens. Comment ne pas tout simplement aimer cette prose incantatoire qui s’ouvre aux problèmes de l’existence —la solitude, l’avenir, la douleur, le vide, le salut — et qui se referme sur ce qu’il y a de plus simple, le langage dans ce qu’il a de plus élémentaire : l’orthographe et la grammaire ? Il n’y a pas une larme d’ironie. Tout est dit rigoureusement sur le même ton. C’est simplement ce qu’elle trouve lorsqu’elle écrit : elle ne sait pas où elle va, il n’y a que ça : rien, et rien, ce n’est pas cependant tout à fait rien puisqu’il reste encore et l’orthographe et le sens. Rien, c’est le sujet. L’absence de sujet. On ne fait pas tenir un livre sur rien. Mais, en partant de rien, on découvre qu’il faut encore moins que le style pour écrire. Pas besoin de style pour écrire, il faut simplement : l’orthographe et le sens.
Le style vient après.
Confronté à rien, Marguerite Duras va en quelque sorte plus loin que Gustave Flaubert qui, lui, avait encore besoin du style, d’axiome, d’Art pur et d’absolu. Cent-quarante et un ans plus tard, il n’y a plus que des règles. Elles sont d’or, certes, mais cela veut surtout dire qu’elles sont élémentaires. En cent-quarante et un ans, si l’on peut dire, le rien, c’est amenuisé. Il ne reste presque plus rien de rien. Le rien de Duras est moins que le rien de Flaubert. Je suppose qu’on pourrait trouver encore moins que le rien de Duras. On touche toutefois à la limite de l’écriture. Que voici, en quelques mots. Pour écrire, rien, c’est un bon début. Mais, pour écrire, minimales, certes, presque rien, certes, il faut quand même des règles.
mardi 25 mai 2010
objet : steve reich (correspondance)
lundi 24 mai 2010
objet : steve reich (correspondance)
dimanche 23 mai 2010
objet : steve reich (correspondance)
vendredi 21 mai 2010
objet : steve reich (correspondance)
mercredi 19 mai 2010
lire & lire - fin
mardi 18 mai 2010
lire & lire - rorty
The more original a book or a kind of writing is, the more unprecedented, the less likely we are to have criteria in hand, and the less point there is in trying to assign it to a genre. We have to to see wether we can find a use for it. If we can, then there will be time enough to stretch the border of some genre or other far enough to slip it in, and to draw up criteria according to which it is a good kind of writing to have invented. [1]
Philosophy is best seen as a kind of writing. It is delimited, as is any literary genre not by form or by matter, but by tradition — a family romance involving, e.g., Father Parmenides, honest Uncle Kant, and bad brother Derrida. [2]
vendredi 14 mai 2010
lire & lire - kundera et derrida
Trois possibilités élémentaires du romancier : il raconte un histoire (Fielding), il décrit une histoire (Flaubert), il pense une histoire (Musil). La description romanesque au vingtième siècle était en harmonie avec l’esprit (positiviste, scientifique) de l’époque. Fonder un roman sur une méditation perpétuelle, cela va au vingtième siècle contre l’esprit de l’époque qui n’aime plus penser du tout. [1]
Au lieu de s’interroger seulement sur le contenu des pensées, il faudrait aussi analyser la manière dont les textes sont faits. [2]

jeudi 13 mai 2010
objet : steve reich (correspondance)
mercredi 12 mai 2010
objet : steve reich (correspondance)
mardi 11 mai 2010
lire & lire - descartes
(…) qu’il y ait en nous quelque idée d’un être souverainement puissant et parfait, et aussi que la réalité objective de cette idée ne se trouve point en nous, ni formellement, ni éminemment, cela deviendra manifeste à ceux qui y penseront sérieusement, et qui voudront avec moi prendre la peine d’y méditer ; mais je ne le saurais pas mettre par force en l’esprit de ceux qui ne liront mes Méditations que comme un roman, pour se désennuyer et sans y avoir grande attention. [1]

Car, de cela même que quelqu’un se prépare pour impugner la vérité, il se rend moins propre à la comprendre, d’autant qu’il détourne son esprit de la considération des raisons qui la persuadent, pour l’appliquer à la recherche de celles qui la détruisent (p. 389).
[1] Descartes, Secondes réponses, Œuvres, Paris, Gallimard, 1953, p. 371-372 (les italiques et les gras sont de moi).
lundi 10 mai 2010
lire & lire
dimanche 9 mai 2010
inscriptions éphémères : § 20. état d’exception
samedi 8 mai 2010
écrire — la musique III. § 9. mon nietzsche
Le bonheur tient à peu de choses. Le son d’une cornemuse. — Sans musique, la vie serait une erreur. L’Allemand imagine Dieu lui-même en train de chanter des chansons.Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles, « Maximes et traits », § 33