vendredi 4 novembre 2011

Diane Arbus au Musée du Jeu de Paume

Je n’aime pas Diane Arbus. C’est-à-dire que je n’aime pas ses photographies, je ne suis pas subjugué par elles. Je peux y voir des qualités, je pense que certaines peuvent toucher, et plaire. Mais souvent, trop souvent, tout semble être dans le sujet. Seulement dans le sujet. Et le sujet absorbe la photographie. Il n’y a plus que ce que l’on voit : le medium devenant quasi une transparence, on passe à travers sans le voir, on voit ce qu’il y a à voir. Et ensuite ? Ensuite, c’est pour cette raison que je n’aime pas les photographies de Diane Arbus, ensuite : rien. Les iconiques photographiques de Diane Arbus me laissent indifférent parce que le sujet, le modèle, ce qu’elles montrent me semblent être toute la photographie. Il manque l’épaisseur du medium qui ferait voir d’un certain point de vue ce qu’il y a à voir dans cette scène, dans ce visage, dans ce couple extraordinaire, forcément extraordinaire. Dans les icônes de Diane Arbus, tout est extraordinaire, forcément extraordinaire. Et lassant, c’est ce que je pense. Il y a bien une photographe, on le sait. Mais où est-elle ? Je la cherche. Je ne la trouve pas. L’extraordinaire, c’est ceci : des gens normaux pas si normaux que ça. Des gens qui ont une image dérangeante, étonnante, stupéfiante, hallucinante, mais qui n’ont pas l’habitude de l’image, et que l’on prend en photographie, comme malgré eux (et même s’ils l’acceptent). Des gens qui renvoient une image dérangeante, parfois monstrueuse, d’eux-mêmes, mais qui n’ont pas conscience de l’image d’eux-mêmes qu’ils peuvent bien renvoyer face à un objectif. L’extraordinaire, c’est eux – pas leur image photographique.

Ainsi, par antiphrase presque, cette photographie de Marcello Mastroianni à New York en 1963. Conscient de son image, la maîtrisant comme un grand comédien, Mastroianni déjoue la photographie de Diane Arbus, ne renvoyant de lui qu’une image parfaite, conforme à ce qu’il devait être, ou ce qui devait être son statut : un homme italien, beau, une grande vedette de cinéma. Ici, la photographie échoue à être autre chose que transparente, vide et sans épaisseur. Marcello Mastroianni fait ce qu’il veut, il est beau, jeune, riche, et libre, il le sait, il le montre, ça se voit. C’est tout ce que l’on voit. La pause lascive, romaine jusqu’à la caricature, sur le lit de sa chambre d’hôtel, tout habillé, son manteau encore sur le dos, intouchable, une icône que la photographie ne peut que reproduire, qu’elle laisse intacte.

C’est ailleurs que, si quelque chose se passe, ça a lieu. Dans ces portraits de Jorge Luis Borges et d’Helene Weigel, la veuve de Bertold Brecht. Borges aveugle, Central Park, New York, 1969. C’est une question posée à l’image, à ce que l’on fait des images, à ce que les images nous font, c’est dire, en quelque sorte : quand le regard fuit, quand le regard nous fuit, quand nous voyons qu’on ne voit pas, que se passe-t-il ? Je regarde quelqu’un qui ne voit plus, qui ne voit pas, je le vois, je vois qu’il ne voit plus, qu’il ne voit pas. C’est effroyable. Je suis pris d’effroi devant l’image de l’aveugle. Je suis pris d’effroi à la vue de l’absence de la vue. C’est encore tiré par les cils. Il faut faire un pas en avant, dans le temps, encore. Helene Weigel, Berlin Est, 1971. Gros plan sur un visage. Marqué. Bouche pincée, sans rire aucun. L’impossibilité du rire à ce moment-là. L’impossibilité de rire de ce moment-là. Le noir duquel le visage émerge, à peine. Et encore ce regard qui fuit. Ici, il le fait exprès. Il cherche à s’échapper, regarde ailleurs. Il porte sur lui l’image d’un deuil qui semble éternel. C’est la volonté du regard d’échapper à ce que l’on voudrait de lui, qu’il nous regarde, qu’il nous parle, qu’il nous dise quelque chose, qu’il nous fasse peur, la chair de poule. Il va ailleurs. Là où le deuil le conduit. En sens contraire de la lumière qui éclaire le visage. Le portrait est ainsi une fuite loin de la lumière, aussi loin que c’est possible. La photographie cadre ça, ce moment de fuite. Terrible. Elle est dense, enfin.

Je n’aime pas Diane Arbus. J’aime Diane Arbus quand elle cesse d’être Diane Arbus. Quand cette accumulation d’extraordinaire s’efface enfin, et me laisse respirer. Quand je ne suis pas contraint par le sujet, quand ce n’est pas le sujet (la scène ou le modèle bizarre, choquant, dérangeant, étrange, comme le sont en fait tous les gens) qui fait apparaître la photographie. Quand c’est enfin la photographie qui apparaît, fait voir le visage, son impuissance et sa force, sa dureté et sa faiblesse. Quand elle est finalement, et vraiment, humaine.

jeudi 3 novembre 2011

Au début et autour, Steve Reich

Mon petit livre sur Steve Reich devrait paraître ce mois-ci aux éditions Chemin de Ronde. Le titre est : Au début et autour, Steve Reich. Il s'agit d'un livre sur un ensemble de pièces composées par Steve Reich dans la seconde moitié des années 1960, notamment : Come Out, It's Gonna Rain, Piano Phase, Clapping Music. L'occasion pour moi de dire le grand plaisir pris à élaborer ce livre avec Jean-Pierre Cometti, puis Christian Tarting. Merci à eux, et Danièle Robert.

Parfois, on entend dire qu’il va pleuvoir, et on ne prévoit pas que ce sera le déluge. Parfois, on entend dire It’s Gonna Rain, et on ne prévoit pas que ce sera le déluge – de la musique.

De la musique, c’est certain, Steve Reich aura marqué l’histoire. Et, c’est important. Tout aussi important : comment sa musique au début, avec It’s Gonna Rain donc, mais aussi Come Out, Piano Phase, Clapping Music, pièces parfaitement radicales et parfaitement audibles, marque le temps et l’espace dans lesquels elle s’inscrit. Et ainsi : comment sa musique, bien que très savante et très européenne, parvient à sortir de la tradition de la musique savante européenne et, américaine, invente de nouveaux canons musicaux, en répétant, en décalant, en ne se répétant donc pas, en cherchant dans les ressources du son lui-même les moyens de changer la musique elle-même. En inventant la musique de phase.

Il faut l’écouter. Ceci est un essai. Ou mieux : une pure fiction.



mercredi 27 juillet 2011

Note sur Fase d'Anne Teresa De Keersmaeker

Note sur Fase — Four Movements to the Music of Steve Reich d’Anne Teresa de Keersmaeker — Festival d’Avignon
26 juillet 2011, Cour du Lycée Saint-Joseph, 22 heures


La danse incarne la musique — mieux : l’éclairant, elle s’en libère pour mieux la comprendre, la faire entendre en chair et en os sous tes yeux.

Anne Teresa De Keersmaeker et Tale Dolven, comme Michèle Anne De Mey trente ans plus tôt, ce sont deux femmes, deux physiques dans l’espace et dans le temps, des bras qui fendent, des corps qui tournent sur eux-mêmes, mouvements des jambes et de la tête qui conduit le corps à l’endroit exact où il doit aller. Anne Teresa De Keersmaeker dit qu’avec ces pièces, elle a voulu retrouvé des mouvements d’enfants. Ça se voit. C’est étrange, aussi. La musique ne s’y prête pas forcément. Pourtant, ici, c’est une vérité possible de la musique qui est exposée.

Dans la première phase tout d’abord (Piano Phase), les corps tournent sur eux-mêmes, s’enroulent sur eux-mêmes, chassent le tissu des robes, semblent se perdre en se décalant, et montrent dans le mouvement continu de leur tour que le sens, c’est eux. C’est le dispositif aussi : lumières qui projettent quatre ombres sur le mur au fond derrière les danseuses, et la réunion de deux d’entre ces ombres, au fond sur le mur derrière les danseuses, elles se réunissent pour montrer l’unité dans la différence, les deux mouvements des deux corps ensemble — comme il y a de la différence dans la répétition des notes, il y a de l’unité dans la différence des gestes.

Il y a ensuite le machinisme de la deuxième phase (Come Out) : mouvements brefs, violents, plus longs qui semblent désarticuler les corps, corps assis, et qui tournent sur leur tabouret, sous la lumière d’une lampe de bureau. Danser assis, c’est pour se donner les moyens de danser différemment, danser sous contraintes pour réinventer la danse.

Il y a encore le solo de Violin Phase, vivant, presque diable en cercle : dans le noir d’abord, la lumière descendant progressivement sur elle, Anne Teresa De Keersmaker tourne et ne tourne pas en rond, saute, tape, s’arrête, joue avec sa robe, montre sa culotte, augmente, ajoute des mouvements sans solution de continuité jusqu’à ce que la musique revienne au point de son départ, quand elle parvient et demeure au centre du cercle.

Il y a enfin Clapping Music, presque ludique et enfantin, comme jouer à l’élastique, corps qui bondissent, sautent, sautillent, reculent, avancent, et se déplacent en diagonale, inventent ainsi leur géométrie dans le moment même qu’ils la dansent. La danse, c’est de la géométrie dans l’espace et dans le temps — en écoutant la musique de Steve Reich.

vendredi 8 juillet 2011

huit juillet deux mille onze

je ne vois que des trous dans le mur lie de vin
trou
c'est le vide ou prune
je te regarde et tu me dis nous nous marions demain
ce jour comme l'autre
depuis que je ne vois plus que des trous dans le mur lie de vin
nous sommes heureux

jeudi 7 juillet 2011

sept juillet deux mille onze

nous ne disons plus que les phrases répétées
tristes
c'est tout ce qu'il y a
je caresse ton sein sans penser à rien forcément
à rien c'est bien
depuis que nous ne disons plus que les phrases répétées
qui sommes nous ?

mercredi 6 juillet 2011

six juillet deux mille onze

il faut arrêter de vivre arrêter de respirer
deux
c'est le nombre des actions
je peux te dire reste mais c'est sans effet toi
tu fais ce que tu veux
comme il faut arrêter de vivre arrêter de respirer
nous vivons lâchement

mardi 5 juillet 2011

cinq juillet deux mille onze

nous aurons essuyé le refus des formes prochaines
vent
et poussière pour nous mêmes
je te dis je n'attends rien de toi si ce n'est toi même
que tu changes ou ne changes pas
dès que aurons essuyé le refus des formes prochaines
nous recommencerons

lundi 4 juillet 2011

quatre juillet deux mille onze

il nous faut ignorer les désespoirs à venir
vivre
sans attendre rien
je passe cependant que le temps passe avec toi
ensemble
comme il nous faut ignorer les désespoirs à venir
faisons le bien

dimanche 3 juillet 2011

trois juillet deux mille onze

nous ne revenons pas nous sommes la fuite même
vite
en avant et ailleurs
je regarde le temps qui me sépare de toi quand tu n'es pas là
et je m'endors
parce que nous ne revenons pas que nous sommes la fuite même
nous sommes seuls

samedi 2 juillet 2011

deux juillet deux mille onze

nous ne souffrons pas d'être inconnus mais méconnus
autres
comme nous seuls sommes
je voudrais te dire que nous sommes déjà partis pourtant
je reste assis
nous ne souffrirons jamais d'être inconnus mais méconnus
c'est aussi notre fierté

vendredi 1 juillet 2011

premier juillet deux mille onze

nous n'attendons rien que le passage
doux
mais habité
je sens la surface du monde au bout de mes doigts
du monde c'est-à-dire toi
depuis que nous n'attentons rien que le passage
nous sommes en vie

jeudi 30 juin 2011

trente juin deux mille onze

il faut demeurer sans cœur et sans ouvrage
calme
c'est-à-dire muet
j'attends le retour de quelqu'un ou toi
ce pourrait être toi
puisqu'il faut demeurer sans cœur et sans ouvrage
restons en là

mercredi 29 juin 2011

vingt neuf juin deux mille onze

nous ne comptons plus ni les mots ni les morts
sept
c'en est un
j'enlève ce voile pudique qui dissimule l'avenir
de nous deux
depuis que nous ne comptons plus ni les mots ni les morts
nous sommes perdus

mardi 28 juin 2011

vingt huit juin deux mille onze

nous ne sommes pas à notre place
tous
nous deux au moins
du doigt j'arrête la chute d'une goutte de sueur
sur ton front
puisque nous ne sommes pas à notre place
changeons les places de place

lundi 27 juin 2011

vingt sept juin deux mille onze

pense oublie vis rêve c'est impératif
mens
l'est tout autant
nous ne voyons pas les mêmes choses mais ensemble
je comprends
pense oublie vis rêve ce sera toujours impératif
ainsi nous continuerons

dimanche 26 juin 2011

vingt six juin deux mille onze

les mots sont usés par des bouches reliques
air
c'est ce que nous soufflons
je passe le temps à imaginer ton nom ou un autre
et te regarde en silence
quand les mots sont usés par des bouches reliques
nous errons

samedi 25 juin 2011

vingt cinq juin deux mille onze

nous vivons au jour le jour et sans raison
vain
ou une autre lettre
ce n'est pas l'attente qui nous tue mais autre chose
qui a eu lieu plus tôt
parce que nous vivons au jour le jour et sans raison
nous sommes encore là

vendredi 24 juin 2011

vingt quatre juin deux mille onze

les yeux se ferment et on n'oublie rien
clair
comme chaque matin
je pose ma main sur ta main touché le touchant
et tu ne dis rien
si les yeux se ferment et qu'on n'oublie rien
nous sommes inquiets

jeudi 23 juin 2011

vingt trois juin deux mille onze

je ne perds pas une seconde du temps qui passe
vite
même quand c'est lent
je regarde mes pieds avec une certaine ambiguïté et toi
tu me souris
même si je ne perds pas une seconde du temps qui passe
je ne m'en lasse pas

mercredi 22 juin 2011

vingt deux juin deux mille onze

l'épuisement s'approche un peu plus
rien
c'est autant que quelque chose
je te parle au téléphone et tu me réponds
apaisée forcément
cependant que l'épuisement s'approche un peu plus
je ne dors pas

mardi 21 juin 2011

vingt et un juin deux mille onze

il n'y a qu'une chose la surface des choses
lisse
ou même pas
j'espère que tu me regarderas encore demain
je ne le dis pas
s'il n'y a qu'une chose la surface des choses
alors j'ai raison d'espérer

lundi 20 juin 2011

vingt juin deux mille onze

nous ne pouvons rien pour les vivants
las
ils seront bientôt morts
je passe une main dans tes cheveux sans te regarder
et toi oui
puisque nous ne pouvons rien pour les vivants
faisons comme si de rien n'était

dimanche 19 juin 2011

dix neuf juin deux mille onze

la nuit je marche c'est l'ordinaire
noir
c'est malgré les lumières
il n'y a pas de fin nous nous le disons
et stop
même si la nuit je marche c'est l'ordinaire
souvent mon pas hésite

samedi 18 juin 2011

dix huit juin deux mille onze

il n'y a pas non plus de rédemption pour les âmes pures
bien
c'est aussi bien que mal
j'embrasse ce creux sous le lobe de ton oreille
et j'écoute
parce qu'il n'y a pas non plus de rédemption pour les âmes pures
ne désespérons pas

vendredi 17 juin 2011

dix sept juin deux mille onze

je me sens nous rêvant un jour encore ailleurs
ici
c'est maintenant ou presque
tu m'écoutes je le sais avec le calme à demi
de la mer
comme je me sens nous rêvant un jour encore ailleurs
nous y sommes

jeudi 16 juin 2011

seize juin deux mille onze

vivre est une suite de discontinuités
toi
ou moi idem
je te parle je te regarde chaque jour
chaque jour tu es là
pourquoi aussi puisque vivre est une suite de discontinuités
ne pas vivre ensemble ?

mercredi 15 juin 2011

quinze juin deux mille onze

il ne se passe rien de remarquable ou presque
gris
c'est aussi le temps
dans le creux de l'oreille se forme le son de ton nom
et je le répète
lorsqu'il ne se passe rien de remarquable ou presque
qu'attendons-nous ?

mardi 14 juin 2011

quatorze juin deux mille onze

nous sommes dehors hors du dedans
close
c'est la porte
j'aimerais te dire "entre viens" mais tu demeures
là sur le pas
quand nous sommes dehors hors du dedans
nous sommes aussi perdus

lundi 13 juin 2011

treize juin deux mille onze

l'europe c'est la mort et l'origine
nous
c'est un monde
nous murmurons des ordres insensés nous sommes ainsi
monotones
puisque l'europe c'est la mort et l'origine
taisons-nous

dimanche 12 juin 2011

douze juin deux mille onze

les couleurs s'éteignent sans traces
pâles
nos visages pourraient l'être
je te dirai "ne pleure plus" et plus de larmes je l'espère
un rire même
les couleurs s'éteignent toujours sans traces
et nous nous effaçons

samedi 11 juin 2011

onze juin deux mille onze

il faut mettre du cœur dans la multitude
seul
c'est mieux
tu ne me regardes pas vraiment et moi
je ne peux pas te voir
puisqu'il faut mettre du cœur dans la multitude
restons des presqu'îles

vendredi 10 juin 2011

dix juin deux mille onze

une heure n'est jamais la même
une
c'est une de plus
tu peux me dire "attache-toi aux différences"
et c'est un lien
à supposer qu'une heure ne soit jamais la même
elle est passée déjà

jeudi 9 juin 2011

neuf juin deux mille onze

je ne sais pas vivre
point
c'est-à-dire interroger
je te dis que je ne sais pas vivre tu sais
et je mens
à chaque fois que je ne sais pas vivre
à chaque fois je mens

mardi 7 juin 2011

huit juin deux mille onze

il faudrait tracer les lignes nouvelles
droites
ou bien courbes
j'aimerais te dire la simplicité des choses
elle m'échappe
comme il nous faudrait tracer les lignes nouvelles
nous avançons aveugles

sept juin deux mille onze

nous faisons un pacte avec les morts
vide
c'est là que nous sommes
j'habite les mots d'un autre
et je le tue
quand nous faisons un pacte avec les morts
invente le vocabulaire

lundi 6 juin 2011

six juin deux mille onze

j'écris pour le sens des jours qui passent
lent
c'est le rythme
nous habitons les murs qui nous hantent
et nous mourrons
ou bien j'écris pour le sens des jours qui passent
ou bien je passe aussi

dimanche 5 juin 2011

cinq juin deux mille onze

vivre c'est l'orage
ciel
c'est-à-dire variations
je dirai "silence" et le tonnerre ne cessera pas
on ne dit jamais rien
vivre ce n'est jamais que l'orage
mais nous restons muets

deux juin deux mille onze (trois)

les jours disparaissent dans l'espace
laps
du temps amassé
je voudrais dire "reviens" tu ne reviens pas
le temps t'enlace
quand les jours disparaissent dans l'espace
toi moi ne sommes pas loin

samedi 4 juin 2011

quatre juin deux mille onze

l'âme est un corps musicien
tacet
vers le sol
nous dansons sur les ruines des formes anciennes
toutes les formes sont anciennes
à supposer que l'âme soit un corps musicien
il faut encore l'entendre

vendredi 3 juin 2011

trois juin deux mille onze

chaque jour est une disparition
blanc
c'est la vie
tu voudrais faire signe que rien le signe c'est rien
vraiment c'est tout
comme chaque jour est une disparition
le moindre signe est vain

jeudi 2 juin 2011

deux juin deux mille onze (deux)

les jours disparaissent dans l'espace
laps
le temps amassé
je voudrais dire "reviens" tu ne reviens pas
le temps se lasse
quand les jours disparaissent dans l'espace
nous ne sommes pas loin

deux juin deux mille onze

l'espace entre les jours disparaît
bleu
c'est-à-dire le ciel
nous pouvons dire "il pleut" sans ouvrir la fenêtre
et il ne pleut pas
quand l'espace entre les jours disparaît
je ne peux pas dire "je t'attends"

mercredi 27 avril 2011

je suis là assis par terre dans le salon je pourrais dire je médite sur le néant de l'existence mais en fait non peut-être que je pense au temps qui passe à la peinture craquelée un peu oui sans doute et sans doute à la vanité des choses qui m'obsède mais c'est moins une histoire d'obsession qu'une histoire de la manière dont les choses apparaissent lorsqu'on les regarde d'un point de vue différent depuis lequel on ne les avait jamais vues alors là assis sur le parquet la tête appuyée contre le mur le haut du dos aussi alors là ce que je vois ça intéresserait qui ? je pourrais passer des heures ici à savoir le temps passer les bruits des voitures au loin mais pas trop moi là qui ne sais pas trop si c'est le temps qui passe ou bien la vie qui s'échappe les autres font tant de choses et moi presque rien je suis malgré moi dans le flux des choses qu'ils font et auxquelles si je ne suis pas tout à fait étranger j'ai tant de mal à être intéressé j'omets le monde je me compte moi ça fait un c'est déjà ça j'attends encore un peu combien une heure ? je ne suis pas là ou alors je fais si bien semblant je regarde encore un peu le plafond depuis quand une heure ? le chien aboie la voisine pourrait jouir mais non quand mon dos me fait mal je bouge un peu je suis là il faut que je m'en souvienne le sol ne s'en souvient pas qui n'épouse pas plus ma forme que le mur j'attends mais rien j'attends pour savoir si ça continue comme ça oui ça continue alors j'attends encore je sais que je pose parce qu'on n'attend jamais comme ça même pas vraiment dans les livres ou alors les mauvais livres j'aimerais au moins écrire des mauvais livres alors mais c'est au-dessus juste un peu au-dessus de mes forces comme ponctuer maintenant je laisse le temps couler sur mes lèvres simplement comme ça je vérifie avec ma langue que je passe sur mes lèvres le chien n'aboie plus et la voisine ne jouit toujours pas c'est à croire que je n'ai pas de voisine le parquet craque c'est ce qu'on attend de lui souvent je pense qu'il faudrait me dire ce qu'on attend de moi et ce serait simple et je le ferai comme craquer pour le parquet mais moi je ne craque pas et je ne sais pas pourquoi ce serait sans doute mieux ainsi ou alors c'est mieux ainsi avec le parquet qui craque et pas moi quoi qu'un duo pour chien qui aboie et voisine qui jouit serait quelque divertissement je ne suis pas certain de le vouloir entendre alors je me résigne je ne suis pas vraiment là de même que je ne suis pas vraiment triste je suis la présence aux choses telles qu'elles sont pas telles qu'elles pourraient être et surtout je ne fais rien pour les déranger je reste assis sur mon parquet à attendre de ne plus avoir envie d'attendre

vendredi 8 avril 2011

Hervé Guibert à la Maison Europénne de la Photographie

J'ai déjà parlé d'Hervé Guibert, et notamment de son si beau livre L’image fantôme. Je n’avais pas parlé de cette scène originelle, quand il prend la photographie de sa mère, et qu’il aperçoit ensuite que cette image est invisible, rien n’étant imprimé. Cette angoisse de la disparition, qui est aussi la cause du désir ainsi que de l’amour (comment pourrions-nous désirer et aimer ce dont nous ne redoutons pas la disparition, ce que nous n’avons pas peur de perdre ?), traverse le livre, qui oscille, un peu comme dans La chambre claire de Barthes entre le récit et la théorie. L’image fantôme appartient ainsi à la catégorie de ces livres qui sont capables de raconter une histoire tout en élaborant des idées, qui ne réduisent pas la théorie à l’anecdote, mais créent des liens impossibles à défaire entre l’événement et ce que l’on pourrait appeler son principe. A supposer qu’il soit possible de dire cela : L’image fantôme me semble un meilleur livre que La chambre claire ; plus fluide, plus souple, moins fatigué, même s’il est lui aussi nostalgique, mais l’événement y est moins un prétexte, plutôt le sens véritable du livre : l’angoisse de la mort, plus celle des autres que la sienne, à cause que nous les aimons.


À la Maison Européenne de la Photographie, il y a des visages, des mains, des sexes, des seins, des corps écorchés, des corps en cire, des corps qui désirent, et des corps désirés, des tables de travail, des stylos, des machines à écrire, des photographies de photographies, des autoportraits. Mais pas le moindre paysage. Des natures mortes, seulement.


Même lorsqu’il photographie ses proches, ses amants, même lorsqu’il s’attarde sur un sexe en érection, les photographies d’Hervé Guibert me semblent des natures mortes. Non qu’elles soient spécialement imprégnées de mort, non qu’elles aient ce parfum particulier de la mort de leur auteur — même les polaroids de la fin de sa vie ne l’ont pas. Non. Mais oui. Il y a une certaine froideur, qui fait appeler son père Le père, et sa mère La mère, des corps figés, comme cette photographie au Festival de Cannes, 1983 : corps, poses, regards, fixes, rigides comme des cadavres. Ou, plus explicite encore : Le gisant, Villa Médicis, 1988, qui regarde vers Mantegna, levant impudique le voile qui couvrait encore dans la peinture du mantouan le sexe du Christ, mais qui surtout présente le corps vivant comme un corps mort, qui l’expose dans sa position de défunt. On voit la fascination pour le sexe. Et, encore plus forte, la passion pour la mort, qui fait jouer au corps vivant le rôle d’un corps mort.


La nature contient en elle-même la négation de son propre principe. Elle est donc toujours morte et vivante. Les photographies d’Hervé Guibert sont ainsi des natures mortes, non parce que la mort de leur auteur y serait toujours présente, mais parce que la mort est un principe actif au sein même de la vie.


Ce n’est pas la mort de l'auteur. C’est plus profond que cela, en même temps que radicalement superficiel. Rien ne change jamais dans les images. Cette répétition du même dans le temps, le dernier film de 1991 la montre, qui ne change en rien de la multitude des films précédents, mais répète au contraire inlassablement les mêmes vues. Par manque d’idées ? Peut-être et peut-être pas. Plus justement qu’en répondant à cette question, il faut dire : il n’y a que cela à prendre ; faire voir la mort dans la vie, et réciproquement. En marchant et en faisant ainsi défiler devant ses yeux les images d’Hervé Guibert, comme on ferait en feuilletant un catalogue, on voit ainsi que toutes les images sont les mêmes ; les figurants changent, mais pas les figures. Les images n’existent que parce que ces figurants existent, certes, en tant que cause physique, mais ce ne sont pas eux qui attirent le regard du photographe. Il y a un comme un scénario unique, toujours répété sur le même mode de l'impression fugace saisie. Or, les impressions fugaces saisies sont toujours les mêmes. Ce que le photographe ressent le besoin de conserver, c’est toujours la même chose. Toujours les mêmes images. Malgré les années qui passent. Ainsi, personne ne ressemble plus à Michel Foucault en robe de chambre (Michel Foucault, 1981) que Peter Handke au coin d’une rue (Peter Handke, 1986). C’est le même corps posé ici ou là comme dans un espace indifférent. Même attitude, même expression neutre à peine coloré d'un sourire gentil sur le visage, c’est-à-dire : même absence de la personnalité. Ce ne sont que des corps désincarnés, posés là en tenue d'intérieur ou en tenue d'extérieur, à l'intérieur ou à l'extérieur, mais qui auraient pu être ailleurs, avec la même allure, la même expression, exactement, sans que cela ne fasse la moindre différence.


Les corps sont déjà des photographies. Gorka, 1981. Le corps est déjà une photographie encadrée. Il est déjà figé, fini, définitif. En posant pour une photographie comme si l’on était déjà une photographie, c’est moins l'essence de la photographie qui est interrogée — aucune des photographies d’Hervé Guibert n’est particulièrement disposée à la réflexion, l’art d’Hervé Guibert semblant totalement étranger à quelque forme de modernisme que ce soit — que le corps qui est présenté comme s’il n’était qu’un matériau pour une œuvre. C’est montrer, en somme, que les choses, les visages, les corps, ne sont là que pour être pris en photographie. Comme si le regard du photographe voyait toujours le sujet, et jamais le modèle, toujours la figure, et jamais le figurant.


C’est ce qui ne laisse pas de m’étonner dans les photographies d’Hervé Guibert : nous comprenons le désir, l’amour, la douleur, la peur, l’angoisse, la joie, etc. Mais, à aucun moment, nous ne les voyons. Les formes des sentiments sont là, mais pas les sentiments. Il y a ainsi cette recherche de la vie dans la mort, qui semble introuvable, ou toujours disparue. La main sur le cœur de L'ami, 1970 ou la main qui tient L'oisillon, la même année, sont des recherches du battement, de la pulsation, d'une trace de la vie dans la certitude de la mort. Nous ne faisons rien que parce que nous savons que cela va finir ; nous n’aimons que parce que la perte de l’amour est inéluctable, au moins autant que la mort. Et, ainsi, nous ne pouvons retenir que la forme des sentiments, mais pas les sentiments même, que la mort a déjà emportés.

jeudi 3 mars 2011

Laurence Skivée photographe

À supposer que la photographie puisse ou doive servir à quelque chose, ce devrait être à fixer l’ordinaire, le mouvement de l’ordinaire, à arrêter simplement pour un instant le flux de l’ordinaire. Non pas tant en garder le souvenir visuel qu’en prélever quelque image fugace, positive, triste, ambigüe, sincère ou spontanée. Quitte, à l’occasion, à photographier des photographies.
L’art est inutile — c’est même à cela qu’on le reconnaît —, c’est ce qu’on en dit ; mais rien sans doute n’est aussi faux.
Les photographies de Laurence Skivée me sont utiles. Je les regarde et j’en fais un usage. Je ne vais pas à la découverte du monde ou d’un univers. Je découvre une série d’images qu’un même regard organise dans sa spontanéité, son instantanéité. On sait qu’il y a une pensée derrière, on la comprend d’autant mieux que ce qui en apparaît apparaît simple et évident, naïf, c’est-à-dire : qui se tient au plus près de la vérité.
Ce sont des images prises avec un iPhone ou un Polaroid qui retiennent surtout mon attention. Je confronte ma façon de voir à la sienne. Je me dis : « Tiens, je n’aurais pas retenu une telle image. » J’ajoute, m’interrogeant : « Pourquoi ? ». Pourquoi s’arrête-t-on sur telle partie du ciel bleu ? Pourquoi retient-on tel livre ? Est-ce parce qu’on l’aime qu’on veut le montrer ? Est-ce parce que c’est simplement ce qu’on est en train de faire : le regarder, le lire ?
La photographie ne sert pas à se souvenir. La photographie, c’est ce qu’on décide de montrer de ce que l’on voit. La photographie, c’est l’exposition de ce que nous avons pu voir. L’important, le plus important, n’est pas que ça a été là ; ç’aurait pu être ailleurs. Le plus important, c’est ce qu’on fait de ce qui a été là. Que les choses, les êtres, les paysages, les objets aient été là n’est pas indifférent au regard de la photographie, mais presque. Ce qui importe le plus, c’est le regard parce qu’il est exposition, parce qu’il entend montrer ce qu’il voit. Je vois à travers ce regard plus que je ne vois ce que ce regard voit. C’est trivial. Mais cette relation à la trivialité fait l’intérêt et l’utilité de la photographie. Apprendre à voir, peut-être. Apprendre à montrer, surtout. Apprendre l’attention. Ne pas avoir aux choses, aux êtres, aux paysages, aux objets, un rapport distant, distrait. Ne pas les prendre à la légère. Non. Les prendre en photographie.

C’est ce ciel bleu-ci. Et pas un autre. Ce bleu-ci de ce ciel bleu-ci. À la lisière duquel une rangée de nuages se dessine. Un arbre. Un cable à haute-tension qui organise le paysage par son oblique.



























(ciel)


C’est ce livre que je n’ai pas lu et que j’ai forcément envie de lire, ou de toucher tout simplement pour être là dans l’image avec l’image.


























(Herbert Huncke « Coupable de tout »)

Des doigts qui essaient de se saisir d’un espace de lumière — comme si la photographie n’était pas seulement l’écriture de la lumière, mais la tentative de s’en saisir, de l’attraper, comme s’il y avait quelque chose du kaïros dans la photographie en ce qu’on cherche à y saisir ce moment opportun : un moment lumineux, un moment de lumière.


























(main et lumière)


Ou enfin, parce qu’il faut bien choisir et se décider, cet autoportrait à l’iPhone, et dans lequel le visage apparaît à peine, dans lequel on voit surtout les doigts de la photographe, et des points lumineux, et des tâches rémanentes de ce voir si spécial qu’est le voir photographique. Point rouge. Point bleuté presque blanc presque noir. Cercles de couleurs qui se surimposent au visage sans le cacher : ils font qu’on le cherche du regard, qu’on le suit à la trace, qu’on a envie de le voir mieux que tout, qu’on s’en inquiète, qu’on enquête pour savoir qui il est, approfondissant ainsi le corps de la photographie, et de la photographe.





















(autoportrait, 2011)

Finalement, tout tient à ceci : une image sur twitter comme le fragment photographique d’une autobiographie de Laurence Skivée.








Photographies : © Laurence Skivée.

dimanche 30 janvier 2011

dans le magasin

Le jour J chez les éditions É à neuf heures plus ou moins pile face à la porte d’entrée, Jérôme est là. Sa main ne tremble pas quand il pousse la porte, sa main ne dit rien de ce qu’il pense et ressent, de son anxiété. Pourtant, sa main dit quelque chose de Jérôme. Elle dit : Jérôme sait se contrôler, il sait dissimuler ses émotions, parfois, au moins, quand il le faut. Elle dit : parfois, du moins quand il le faut, Jérôme sait ne rien laisser paraître de ce que, pour s’exprimer d’une manière imagée et topologique, lui, ressent à l’intérieur. Or, Dieu sait qu’il s’en passe des choses à l’intérieur de Jérôme, des choses que lorsqu’il se demande s’il ne ferait pas mieux de croire en Dieu, Jérôme adresse à Dieu. Alors, il se dit, le Lui : disant pourquoi — un silence intérieur — pourquoi — un autre — pourquoi m’as-tu abandonné ? Mais ses mains, mais son visage, non, ils ne le disent pas au vieux type que croise Jérôme pourtant plus tout jeune et à propos duquel Jérôme se demande quelle est cette manière dont il le regarde quand il rentre dans l’immeuble des éditions É.

Jérôme ne l’a su que la veille, J - 1, qu’il aurait à se rendre à l’heure H chez les éditions É pour faire un travail que, pour l’instant, nous nommerons T. Au téléphone, on lui disait que c’était Nelly qui n’avait pas conseillé, mais qui, à la question : « Tu crois que je peux en parler à Jérôme ? », avait répondu : « Oui ». Jérôme, lui aussi, a répondu : « Oui », sans vraiment réfléchir, ce qui l’a surpris lui-même, pas son interlocuteur, qui ne le connaît pas, mais qui connaît Nelly M., puisqu’elles travaillent toutes deux pour les éditions É, mais pas au même étage, c’est pour ça qu’à l’heure H, il sera là, comme il le promet à J - 1, H - 14. Jérôme, ça l’a surpris de s’entendre dire oui ou, plutôt, quelqu’un qui ressemble en tous points à Jérôme, à ceci près qu’il vient d’accepter du travail. Alors qu’en fait, bon, le travail, Jérôme, en fait, non. Ou à peine mais, c’est microscopique. Or, à J - 1 et H - 14, il a dit oui pour J. Et, pour l’éternité, à J + ∞, il aura accepté.

C’est pour ça que Jérôme ne se reconnaît pas. À moins qu’il n’ait fait ça que pour Nelly M (m, évidemment), si ça ne tenait qu’à lui, en fait, Jérôme, il se laisserait certainement vivre encore. Mais, avec Nelly M, c’est différent. Il cède à une autre nature, pour ainsi dire. Certes, il rêve, au fond de lui (c’est la même image que plus haut), d’une existence bourgeoise, ô, pas radicalement, mais plutôt : confort financier minimum — au minimum — une femme (Nelly M, évidemment) et un enfant E — au minimum (peut-être un, il n’est pas tout à fait sûr encore de vouloir au moins un enfant E). Et puis, surtout, guitariste jazz dilettante. Guitariste, Jérôme l’est déjà, dilettante aussi, mais, s’il est guitariste, c’est de rock. Or, il n’en peut plus du rock sous toutes ses formes, il veut s’embourgeoiser dans une forme de musique qui lui permette simultanément de n’être pas tout à fait asebine tout en abandonnant définitivement toute trace de populaire chez lui. Alors que, en fait, Jérôme n’a jamais fait dans le populaire. On se demande donc bien pourquoi il aura fait dans le rock. Lui-même, dans une large mesure, l’ignore. Mais, c’est comme ça. Et, à présent, Jérôme entend bien que ça change : Jérôme entend bien s’embourgeoiser. La notion-même de « bourgeoisie » chez Jérôme peut dérouter, mais il faut se représenter la rupture que représente le fait de ne plus jouer sur une Gibson Flying V comme Jimi Hendrix lorsqu’il jouait le blues, mais sur une Gibson L5 comme Wes Montgomery ou une Gibson ES-330 avec des micros P-90 comme Grant Green et ce, même s’il arrêtera un jour son choix sur une ES-175 comme Derek Bailey. Ainsi précisée, la notion de « bourgeoisie » chez Jérôme n’est peut-être pas moins surprenante. Il faut y ajouter le fait que le fait d’être écrivain constitue pour Jérôme le sommet de la bourgeoisie. Jouer de la guitare jazz et écrire. Jérôme sait qu’il est un écrivain raté. Mais, il ne peut s’en empêcher : vouloir écrire. C’est sans doute que Jérôme est un peu, voire trop, bourgeois-poème. Ce pourquoi, sans doute, travailler lui pose problème. Mais, bref, il entre chez les éditions É. Il ne pense pas au fait que, d’un certain point de vue, il est un bopo, mais plutôt au fait qu’il est un louseur. Mais, ça, personne ne le sait, personne ne s’en aperçoit. Personne. Il espère aussi que personne ne s’en apercevra jamais chez les éditions É. On ne sait jamais, des fois qu’il y ait une échelle à gravir.

Pour l’instant, on n’en est pas encore là, Jérôme en a conscience, mais il ne peut s’empêcher d’y penser en la saluant la personne P derrière la voix de la veille. Elle l’a tout de suite mis à l’aise. Jérôme s’était dit qu’elle devait être comme ça, la personne P derrière la voix de la veille. D’ailleurs, ça le rassure. Il se sent à l’aise, enfin, un peu moins mal à l’aise, il ne se sent pas chez lui, mais il sourit. Et, ce sourire n’est pas forcé. Ce que Jérôme juge bon. Qui ne le ferait pas ? Donc avec P, ça va. Ça ira avec les autres aussi sans doute, malgré cette boule au ventre qui ne le lâchera pas pendant toute la matinée, boule au ventre qui se transformera à l’heure du déjeuner face à un sandwich S — non, en fait, pas un sandwich S, mais au roast-beef, trop cuit, le roast-beef, mais ce n’est pas ça qui le fera s’effondrer — en sanglots impossibles à contenir. Déclasser, c’est ainsi qu’il se sent, il n’y peut rien. C’est ainsi qu’il se sent, tout en bas — et, ce n’est pas une métaphore. Nelly M-aimante, comme toujours, le réconfortera, comme toujours. Ça ira mieux. Il dira, non sans mentir totalement : « C’est le stress ». Jérôme ment un peu, bien sûr. S’il avait dit la vérité, Jérôme n’aurait jamais employé l’expression : « le stress ». Jérôme ne fait que répéter quelque chose qu’il a entendu : « C’est l’heustraisse », le répéter est comme un signal, une abréviation pour : « Passons à autre, mon chéri, veux-tu ? Je te remercie infiniment de ton infinie gentillesse ». C’est moins joli, mais là aussi se sent sans doute l’effet de l’heustraisse chez Jérôme.

Toute la mâtinée, c’était dans son ventre. Ou plutôt : c’était dans chaque livre mis sous plis et non lu, dans chaque livre que Jérôme n’a même pas le temps de feuilleter dans chaque enveloppe affranchie à destination inconnue de Jérôme, dans chaque code barre lu par un lecteur infrarouge. Jérôme se demande comment l’on peut lire ainsi, il se demande s’il ne finira pas lui-même comme un lecteur infrarouge, à accomplir des tâches vides de sens, qui confirmeront ce que Jérôme pense de Jérôme : « Tu vois, c’est la preuve que je suis un écrivain raté : je ne vaux pas mieux qu’un lecteur de code barre et même lui ne me lit pas. » Il ne le dira pas à Nelly M. Elle n’aime pas qu’il parle de lui en ces termes. C’est qu’elle l’aime, Nelly M. Mais, il y pense quand même et il y pensera encore, l’après-midi, lorsqu’il se perdra dans le stock de livres qu’il n’aura — évidemment — pas même le temps de feuilleter, et qu’il trouvera dans ce labyrinthe qu’est pour lui le stock — certainement pas une bibliothèque pour lui — une raison supplémentaire de se mépriser ainsi que confirmation de son déclassement absolu. Pourtant, Dieu sait que Jérôme déteste l’absolu. Il préférerait, plus modestement, être lu, et être lu vraiment. Au lieu de ça, il semble à Jérôme que le monde se plaît à l’humilier. Jérôme n’aurait dû rester que trois au magasin des éditions É.

Mais, en fait, ça aura duré plus longtemps. Une semaine d’abord, durant laquelle les grèves n’auront pas cessé. Et puis dix jours même, les grèves et tout le reste, le magasin, les livres, les marches montées et descendues du service de presse au magasin et retour et et cætera. Il y aura quelques moments où Jérôme aura pu être seul, dans la rue, mangeant un sandwich, durant la pause déjeuner. Au début surtout. Jérôme alors dans les rues du sixième arrondissement de Paris aura eu le temps de regarder les gens il veut dire vieux beaux quasiment grabataires qui épuisent leurs rares restes d’intelligence à vouloir paraître moins vieux et vieilles dindes hideuses et jeunes poules toutes endimanchées tous les jours de la semaine et jeunes beaux à la maigreur très gaille convaincus qu’être un dandy consiste essentiellement dans le fait de se dandiner en arpentant les trottoirs germanopratins.

S’il n’aura pas croisé le moindre clone de BHL, le genre étant définitivement passé de mode, Jérôme aura cependant pu se régaler de ces femmes hyperdynamiques. Et elles marchent lançant leurs bottes infinies droit devant elles, talons qui voudraient pénétrer le sol et elles les portent comme des phallus aiguilles et elles sont sexy et elles sont castratrices et elles sont dominatrices et elles sont femmes-femmes et elles sont femmes post-féministes et elles sont ces femmes qui ont pris le pouvoir avec leur corps = vagin + cerveau et elles sont ces femmes irrésistiblement tendance et elles sont ces femmes qui déjeunent en travaillant et travaillent en déjeunant et elles sont ces femmes qui dînent dans le monde et baisent tout le monde et elles sont ces femmes qui peuvent s’enorgueillir d’avoir féminisé le monde entier qui, depuis, ne ressemble plus à rien, toutes ces femmes, Paris en est plein et ses boulevards ressemblent à un podium les yeux des mâles qui bandent à peine sont des flashs. D’ailleurs, c’est ça que pense Jérôme : que l’espace public est un podium sans starres.

Mais ce qu’en pense Jérôme, à vrai dire aux éditions É, on s’en moque éperdument. Ce n’est pas qu’on ne l’aime pas, Jérôme. C’est qu’on ne lui demande pas de penser. Ça, Jérôme l’a bien compris. Il pense, ça oui, des pensées P toute la sainte journée, ça, il ne peut pas s’en empêcher, mais il n’en fait jamais état. Il n’en parle pas de ses pensées P. Ou alors, seulement à Nelly M quand, à l’occasion, ils déjeunent ensemble, entre treize et quatorze heures. Ou alors le soir, lorsqu’ils dînent ensemble, et lorsqu’ils se couchent, mais pas pendant qu’ils font l’amour — Jérôme est, finalement, un garçon très sain. Des idées, donc, il en a et, lorsque les tâches qu’il doit accomplir deviennent tout à fait répétitives, il se sent en quelque sorte libéré, il peut penser sans avoir à penser à ce qu’il fait, un genre de mode automatique MA s’enclenche, il peut avoir toutes les pensées P qu’il veut. Un autre jour, un jour J + n que Jérôme était occupé à mettre sous plis les envois de livres du service de presse, Jérôme n’a pas fermé les yeux, mais il a commencé à regarder droit devant lui. Il ne regardait plus ce qu’il faisait. Il avait enregistré des gestes G qu’il faut pour mettre un livre L sous plis avec sa feuille de presse. Jérôme a commencé à faire comme s’il était aveugle. Et, sans y croire tout d’abord, chaque livre L s’est mis sous plis avec sa feuille de presse comme s’il y allait tout seul, comme si, disons ni ce livre L-là ni sa feuille de presse n’avaient besoin de Jérôme pour rejoindre son enveloppe et l’étiquette de l’enveloppe où est écrit le nom du destinataire pour se coller à elle et toute cette compagnie postale pour laisser la place à la compagnie postale suivante.

Les yeux de Jérôme aveugles aux gestes G de Jérôme ont donc pu aller où bon leur semblait. Se décoller des gestes G de Jérôme et, par exemple, regarder au-dessus de lui à travers la verrière qui sépare le magasin des éditions É du ciel de Paris. Un beau ciel bleu, très clair, un ciel de décembre froid et sec, un ciel d’un de ces hivers qui s’annoncent et que Jérôme aime froid et sec. À ce moment-là et à d’autres moments de ce type T que Jérôme venait de rendre possibles grâce à l’enclenchement du mode automatique MA, Jérôme ne pensait pas vraiment, il n’avait pas de pensées P comme à d’autres moments, il ne contemplait pas non plus — Jérôme n’aime pas ça, mais pas ça du tout, la contemplation, ça le fait penser à des philosophes barbus en toge, Jérôme trouve ça ridicule les philosophes barbus en toge, il préfère leurs livres, sauf quand ils y de contemplation. Or, pour Jérôme, comme il vient de se le rappeler, la contemplation — comme la méditation — c’est rédhibitoire. Heureux hasard HH, au sein des éditions É, peu importe l’étage, on ne méditait guère plus qu’on ne contemplait. Non, Jérôme se perdait simplement dans le bleu du ciel bleu de Paris gris blanc et doré, comme il n’aurait jamais pensé pouvoir s’y perdre puisque, pour Jérôme, le ciel bleu avait toujours été celui de Marseille et, ça, certainement pas, pas celui de Paris. Il aura donc fallu qu’il se trouve là, dans le magasin des éditions É, pour que Jérôme découvre un autre ciel bleu. Drôle de coïncidence C. Dans ce ciel bleu, Jérôme s’est mis à concevoir des livres anciens d’aujourd’hui. Pas le contenu, non. Simplement la forme F. Des livres in-duodecimo en maroquin rouge mais sans filets dorés sur les plats — Jérôme n’aime pas plus les dorures que la contemplation ou la méditation, fût-ce la cartésienne — titre en Bodoni Old Face noir, etc. Jérôme se poserait ensuite la question de quoi y mettre, mais pour l’instant, c’est la forme F qui l’intéresse, le reste, ça peut attendre et, de toute façon, Jérôme s’en est déjà préoccupé, il a déjà ébauché cent livres et fini combien lui-même ne le sait pas. Ces livres, Jérôme s’imaginait ne les envoyer à personne, il aurait fallu qu’on vînt les chercher, qu’on les désirât, etc. Jérôme pensait sans doute à cela en pensant que la communication, au sein des éditions É, mais au sein éditions É’, É’’, etc., ce devait être la même chose, avait pris le pas sur l’édition elle-même. L’existence d’un service Éditorial au sein d’une maison d’éditions lui en avait d’ailleurs apporté la confirmation : on publiait des livres chez les éditions É, mais ce n’était plus qu’une activité parmi d’autres.

Toutes ces remarques, idées, pensées, faisaient se demander à Jérôme ce qu’il faisait là, au juste. Il n’appartenait pas à ce monde, ou plus exactement, il ne convenait pas à ce service S. Jérôme désirait écrire et éditait des livres, les siens peut-être pas nécessairement, plutôt ceux des autres, ceux dont il rêvait et qui n’étaient pas encore écrit. Il s’était dit que ça le rapprochait de son but, qu’il allait apprendre et, après être entré dans sa trente-et-unième année, la perspective de gagner vraiment sa vie, ne lui était plus aussi étrangère qu’avant. Pour l’instant il ne s’agissait que de remplacer une personne P en arrêt maladie, mais c’était mieux que rien. Aussi, quand on avait demandé à Jérôme s’il ne verrait pas d’inconvénient à prolonger son séjour ici-bas, au rez-de-chaussée des éditions É, Jérôme avait-il accepté, avec une bonne volonté certaine. Cela ne ferait pas de Jérôme un bourgeois comme il voulait en devenir un, soit un bopo, comme il l’avait noté plus tôt, mais accumulant de la richesse — que celle-ci ne fût pas considérable ne changeait finalement rien à l’affaire — il se rapprocherait au moins un peu de cette condition C si ardemment désirée, quitte à subir quelque affront. Mais on n’a rien sans rien. Du moins, était-ce là ce que Jérôme s’était dit. Pour la suite, on verrait bien.

aujourd'hui aux alentours de dix-sept heures

Aujourd’hui aux alentours de dix-sept heures au milieu du trottoir du boulevard Saint-Germain à deux mains il tient encore sa pancarte avec pour seule inscription j’ai faim. À chaque pas que je fais avoir à voir de plus près ce qu’il y a d’écrit et aux abords de la brasserie Lipp apparaît encore un peu plus insupportable. Autour de lui bien sûr aurai-je tort de ne pas le préciser les passants ne s’en soucient pas pas plus que les clients habitués ou pas assis qui mangent ou qui boivent la lippe plus ou moins baveuse à l’intérieur donc de la brasserie Lipp attablés eux au contraire de lui qui peut à peine le dire pas même avec la bouche j’ai faim apportez-moi à manger. Alors c’est exact pour lui pas question de passer commande. Avançant encore et à présent à proximité à peu près de lui comme si je pouvais le toucher mais pas tout à fait je sens ma main approcher de la cinquième poche de mon jean bleu un peu délavé au fait au niveau des cuisses mais pas tout à fait c’est mieux comme ça où habituellement et aujourd’hui est un jour habituel sont rangées les pièces de ma monnaie. À l’idée de lui donner dix centimes à peine ou arbitrairement vingt je pense que c’est bien peu à quoi bon prétendre que ça ne l’est pas à moins de se vouloir donner bonne conscience ce qui à Saint-Germain-des-Prés a tout d’un comble avouons-le alors ce sont deux euros pas germanopratins pour un sou à vrai dire que je sors de leur abri de denim ce n’est pas une somme non plus mais c’est ce que j’ai de mieux à faire sonner et trébucher dans sa tirelire archaïque en plastique en fait. Il ne dit rien quand ça choque les rares autres pièces ou alors je ne l’entends pas me dire merci ou pas ou autre chose et après tout ça m’est égal à la rigueur ce n’est pas pour ça que je le fais ça. À quelle fin aucune. Mais certainement à cause des livres achetés pour les offrir à Nelly à l’occasion de son anniversaire le vingt-sixième cette année à raison de quasiment soixante-cinq euros par volume et à raison de trois volumes pris dans la Bibliothèque de la Pléiade De la première à la trois cent vingt-septième nuit De la trois cent vingt-septième à la sept cent dix-neuvième nuit De la sept cent dix-neuvième à la mille et unième nuit à cause aussi du repas que nous allons prendre ensemble quand on aime on ne compte pas et attendri aussi à l’idée de lui offrir un bouquet de dix tulipes auquel elle ne s’attend pas. À tous ces chiffres rapportés à l’évidence deux euros ce n’est décidément pas une somme. À vrai dire il n’y a de raison que celle-ci pas de fin donc. Ou alors non je veux dire ou alors oui. Il y a des causes sans doute parce qu’il pleut qu’il est là agenouillé à même le sol ou presque à genoux donc dans le sixième arrondissement à savoir l’arrondissement le plus prétentieux sans doute de Paris à savoir là où ce n’est pas l’argent qui manque à savoir là où de surcroît ça se voit et ça se montre et quand on n’en a pas on prend des airs de comme quand on en a. À défaut d’en avoir et par paresse aussi et aussi à défaut de prendre les airs de quand on en a je lui en donne un peu à raison de ce que je possède dira-t-on. Mais non ce n’est pas ça. Au contraire c’est que soudain la sympathie m’envahit. Avec lui je souffre et je sens et je vis. Avec lui je ne mange pas. Non pas ça. Mais avec lui je suis. À mon grand désespoir moi qui ne suis pas chrétien et donc pas témoin ni parrain ça encore moins à l’évidence à contrecœur sans doute pas mais à l’opposé de ce à quoi je m’attends venant de moi c’est comme ça je deviens chrétien. Absous de mes péchés dans l’absolu certainement pas. Mais à ce moment-là chrétien parfaitement. Et des meilleurs ajouterai-je. Dans ce langage ou dans un autre ajouterai-je encore j’agis par amour de l’humanité et parce que je me sens proche de mon prochain ça va de soi mais c’est-à-dire aurai-je la précision de dire parce que je reconnais dans cet agenouillé mon prochain. À défaut de m’agenouiller avec lui et après tout tout est possible de prier avec quoi que je ne sache pas s’il l’est chrétien ou pas je partage avec lui ce que je possède. Du moins un peu c’est déjà ça n’est-ce pas. Nous voilà donc communiant ici-bas et démontrant par l’exemple que la chrétienté a des chances de ressusciter sous une auguste figure un jour d’automne un automne de décembre pas à pas jusqu’à ce que l’on donne à celui qu’on ne connaît pas aussi incroyable que cela puisse paraître au premier abord.





Ah ! Paris sera toujours Paris… soupira-t-il à cette pensée.

dimanche 23 janvier 2011

solo monk le silence le mur et moi

croissance quasi-systématique de la phrase-texte par ajout de petites unités plus ou moins signifiantes mais toujours significatives ou inversement où l’on aperçoit progressivement le soi comme se constituant dans l’espace et dans le temps au croisement du silence et du vide relatifs


Je caresse mon visage. Je caresse mon visage en écoutant Monk. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier acccord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis, oblique dans le mur. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis, oblique dans le mur, je ne suis qu’une expérience. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis, oblique dans le mur, je ne suis qu’une expérience, cette pièce est mon laboratoire. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis, oblique dans le mur, je ne suis qu’une expérience, cette pièce est mon laboratoire, je suis cobaye. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis, oblique dans le mur, je ne suis qu’une expérience, cette pièce est mon laboratoire, je suis cobaye et je suis scientifique. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis, oblique dans le mur, je ne suis qu’une expérience, cette pièce est mon laboratoire, je suis cobaye et je suis scientifique, j’accumule des données et ces données me font. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis, oblique dans le mur, je ne suis qu’une expérience, cette pièce est mon laboratoire, je suis cobaye et je suis scientifique, j’accumule des données et ces données me font, ainsi je deviens un fait. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis, oblique dans le mur, je ne suis qu’une expérience, cette pièce est mon laboratoire, je suis cobaye et je suis scientifique, j’accumule des données et ces données me font, ainsi je deviens un fait, malgré le silence de Monk, c’est ce que je suis. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis, oblique dans le mur, je ne suis qu’une expérience, cette pièce est mon laboratoire, je suis cobaye et je suis scientifique, j’accumule des données et ces données me font, ainsi je deviens un fait, malgré le silence de Monk, c’est ce que je suis, malgré le blanc du mur, c’est tout ce que je fais. Je caresse mon visage en écoutant Monk, c’est tout ce que je fais, le regard dans le vide, les yeux dans le blanc du mur, je ne pense à rien, comme un corps, je ne sais pas ce que je suis, la musique ou le blanc du mur, à ce moment-là, moi la musique ou le blanc du mur, est-ce que ça fait une différence ? et puis la musique s’arrête, là, ça fait une différence, entre le silence et le blanc du mur, qui a dit que le silence et le blanc du mur, c’était la même chose ? je ne suis pas une chose, le dernier accord résonne encore, comme un peu de peinture mal appliquée, comme une cicatrice, comme un con, les yeux dans le blanc du mur, les oreilles dans Monk et puis, plus une note, et puis plus un bruit, simplement le bruit blanc de mes acouphènes, je suis bien le son, je suis bien le mur, blanc comme neige, fondue au soleil, je m’écoule entre le son et le mur, je me dilate, c’est comme ça que je vis, oblique dans le mur, je ne suis qu’une expérience, cette pièce est mon laboratoire, je suis cobaye et je suis scientifique, j’accumule des données et ces données me font, ainsi je deviens un fait, malgré le silence de Monk, c’est ce que je suis, malgré le blanc du mur, c’est tout ce que je fais, cependant que je ne caresse plus mon visage.

samedi 22 janvier 2011

portable

Qu’est-ce que je raconte ? Une histoire peut-être, comme une histoire que l’on se raconterait de père en fils, ou plutôt de mère en fils, ou plutôt les deux, une histoire que je me transmettrais ainsi. Ce serait une histoire qui aurait survécu au jour et qui passerait dans la nuit de ce même jour, vers l’autre, ou quelque chose de ce genre, ou d’un autre. Voilà, peut-être si je m’écoute, ce que je pianote, le son des touches de ce message que je n’envoie pas, mais que je destine pourtant sans savoir au juste à qui ni à quoi, un message que je destine sans destination ni destinataire.

Voilà, je m’écoute :

Deux hommes parlent, l’un plus que l’autre, l’un plus fort que l’autre, en fait, l’un plus fort que l’autre, ils plaisantent, seul un rit.

Voilà. Donc, je m’écoute et le sommeil. J’oublie ce bout de texte, cette phrase écrite pianotée plus exactement, je le répète, je la répète, j’oublie le son des touches, cette musique percussive, le son que je fais quand j’écris, le son que ça produit, cette petite machine, quand j’y écris des phrases, la nuit quand je n’arrive pas à dormir. C’est déplacé d’écouter ainsi le son de son écriture, celle que l’on aime et dont je suis responsable, c’est inconvenant, ça ne colle pas avec l’image que l’on se fait de la littérature, ou de quelque chose qui lui ressemble, c’est parfaitement impropre, un téléphone portable n’est pas propre à la littérature. Et, pourtant, c’est là qu’elle prend forme, la nuit quand je n’arrive pas à dormir. C’est là, ce pourrait être ailleurs, c’est contingent, sauf que c’est là, c’est là que j’investis la littérature.

Deux hommes parlent, l’un plus que l’autre, en fait, et plus fort, en fait, ils plaisantent, un seul rit, c’est un fait.

Un lit et un téléphone portable en guise d’écritoire, je crois que je suis une espèce d’écrivain à part et que mon scribe, mon téléphone portable, mon plus-que-scribe-portable joue un rôle non négligeable dans cette impression. Mon plus-que-scribe-portable et moi, la nuit, au lit, couchés, camouflés, nous nous coupons presque du monde, je détourne mon plus-que-scribe-portable de sa fonction, je l’utilise à des fins parfaitement impropres. Parce que c’est insupportable d’écrire sur son téléphone portable les phrases, je devrais dire : la phrase, les phrases d’un roman à venir dont on ignore tout puisqu’on n’aime guère le genre et que l’on redoute, on craint, comme on voudra, l’avenir. Ça traîne, en fait, le mode écriture intuitive n’a qu’une relation nominale avec l’intuition, ça traîne, c’est lent, c’est plein de fautes, il ignore des mots, il me faut les lui apprendre, l’heure avance, mais pas les phrases, les heures avancent, mais les phrases tardent à venir, putain de plus-que-scribe-portable. À moins que ce ne soit moi, avec ma technique de pacotille, avec ce plus-que-scribe-portable qui, trop souvent, n’en fait qu’à sa tête, et qui, bien souvent, frôle les murs de la chambre environnante, il pourrait bien y rester d’ailleurs, j’en ai l’intuition. À moins que ce ne soit moi, camouflant la lumière du plus-que-scribe-portable, oubliant enfin d’écouter ma musique percussive, pianotant pourtant, ne cessant pas pianoter, mais ne progressant pas pour autant, ou alors à peine, ou alors sans que je m’en aperçoive vraiment, comme si mon plus-que-scribe-portable travaillait pour moi. C’est ça, on va dire qu’il travaille pour moi, mon plus-que-scribe-portable. Écoutons-le :

Deux hommes parlent, l’un plus que l’autre, en fait, et plus fort, en fait, ils plaisantent et un seul rit, c’est un fait.

L’image d’une littérature pure, écrite à la main, désuète, pourtant j’en rêve, la nuit quand je ne dors pas, je rêve que j’écris un roman et que je le commence sur un téléphone portable qui, dès lors, dysfonctionne à la perfection, mon plus-que-scribe-portable, mon invention, ma machine à détruire mes phrases, contraint de recommencer, mon plus-que-scribe-portable, ma machine à refléter l’image de la littérature pure, mon plus-que-scribe-portable me pousse à la faute, dérègle ma langue, l’explose à l’occasion, il ne reste rien sur mon plus-que-scribe-portable que le son percussion des doigts sur les touches qui cherchent les phrases disparues que mon plus-que-scribe-portable a englouties et digérées et qu’il recrache dans une phrase à nulle autre mienne pareille. Mon plus-que-scribe-portable travaille pour moi, il travaille à détruire mes phrases, les unes après les autres, ma seule phrase, la première, celle que je cherche, la première, une phrase parfaite et impossible.

Deux hommes parlent, l’un plus que l’autre, en fait, et plus fort aussi, en fait, ils plaisantent et un seul rit, c’est un fait.

Pas le sommeil, je ne trouve pas le sommeil, je ne trouve même pas mes mots, du moins, je ne crois pas, aucun de ceux que j’imagine avoir choisis ne me convient. À force d’effacer, de recommencer et de recommencer à nouveau, tout effacer, et encore, et encore, etc. mon plus-que-scribe-portable pourrait s’éteindre, si j’étais lui. Je veux dire : si j’étais totalement lui, si je n’étais qu’une excroissance de moi, je m’éteindrais. Je ne trouve pas le sommeil. Ni les mots, j’en trouve certains, c’est certain, mais pas l’ordre, simplement des mots, mais pas l’ordre, pas la disposition ni le ton, simplement des mots comme pour ne rien dire, en fait. Est-ce un fait ? Est-ce que les faits existent, importent, simplement sont sur un téléphone portable transformé en plus-que-scribe-portable. Qu’importe ? C’est peut-être un fait que tous ces mots ne veulent rien dire, enfin qu’ils voudraient peut-être dire quelque chose dans un autre contexte, mais là, ici, là, en ce moment, ou avant ou tout à l’heure, sur mon plus-que-scribe-portable, que dire ? Pas grand-chose en fait. Est-ce un fait ? À peine des phrases dont la signification m’inquiète. À peine des phrases sur mon plus-que-scribe-portable, qui pourrait y croire ? Et, qui pourrait croire qu’il s’agit, effectivement, je veux dire : qu’il ne s’agit pas d’autre chose que l’on s’efforcerait de dissimuler, de faire passe en contrebande, qu’il s’agit précisément de cela : la littérature. Qui croirait en une littérature faite à partir des ingrédients suivants : à peine des phrases sur un téléphone portable baptisé pour l’occasion plus-que-scribe-portable appartenant à l’auteur, la nuit ?

Deux hommes se parlent, l’un plus que l’autre, en fait, et plus fort aussi, en fait, ils plaisantent et un seul rit, c’est un fait, ça en dit long.

vendredi 21 janvier 2011

John Lee Hooker


C'est dingue ! Ce disque est dingue ! Burning hell, c'est un genre de punk avant l'heure, sale, plein de sueur, plein de blasphème, ain't no heaven ain't no burning hell, juste la guitare, la voix et le pied de JLH qui bat la mesure et cet harmonica rugissant. You talk too much, c'est mean mean mean, même style : voix, guitare, pied, harmonica : mama mama mama you talk too much, you yak yak yak all the time. Et : you talk too much woman, pour finir. C'est dur ! Ça sent la rage, comment dire, contenue, une sorte de haine du quotidien, qui d'un coup, bam !, ça explose, ça sort avec cette impression que c'est spontané alors que JLH a dû jouer ces chansons 100 fois et plus avant de les jouer avec Canned Heat. C'est dingue ! Il faut le mettre fort, très fort. Pour entendre le souffle. Les lampes qui grésillent. La reverb malsaine qui fait clac à chaque fois que JLH attaque les cordes, que bam ! un grand coup de semelle de ses pompes — tu vois, ses pompes, tu les imagines en croco, ou dans un cuir spécial, c'est déjà le disque du succès, enfin, un disque un disque qui entame une longue série de collaborations, tu sens que le mec est sorti de la misère, que le Mississippi, c'est déjà loin, et lui, il tape avec son pied, avec ses pompes super classe, quand il joue, il s'en fout de ses pompes, il a peut-être un costard à 100 dollars, mais ça ne compte pas, JLH, à Chicago ou à Paris, ce sera toujours la même chose : ce sera toujours le Mississippi. Et puis, quand tu crois que tu as compris, JLH te sort ça : send me your pillow babe you've been cryin' on babe i wanna let you know babe i'm lonely just like you babe i'm so worried babe so worried. Tu sens l'ambiance. JLH parle. Il parle aux mecs avec lesquels il joue. Il leur explique un peu la vie. Et bam ! encore bam ! Et d'un coup 1 2 3, il t'explique la vie. L'amour. Send me your pillow babe you've been cryin' babe. Tout seul. Il y a peut-être une guitare qui l'accompagne. Mais, il est tout seul. Ou : Boogie chillen, autant Canned Heat que JLH. Là, c'est vraiment en groupe. Ça sent le rock. JLH peut se laisser aller et hurler. Juste pour dire I felt so good quand ses parents décident de le laisser boogie-woogie. C'est le chant de la libération — libération individuelle, tout étant toujours ramené à sa propre personne dans le blues. Long blues sans paroles qui s'en suit, on entend à peine un yeah ! qui vient ponctuer la chose, dire : encore ! Yeah ! C'est ça : encore ! Vas-y ! T'arrête pas ! Encore ! Let that boy boogie-woogie ! Boogie-woogie all night ! I felt so good ! Let him boogie ! Toujours raconter son histoire en même que l'histoire parce que l'histoire de la personne et l'histoire de la musique ne font qu'une. Higher ! I wanna boogie ! Hurlements en faveur du boogie. Hurlements qu'on devrait en faveur de JLH. Autant CH que JLH. C'est tout le sens de la seconde partie du disque. Genre : let's make it, fait sur la mélodie de boom boom. C'est-à-dire que boom boom boom — will shoot you right down — et let's make it — I wanna love you all night —, c'est la même chose : l'amour et la mort, la bite et le gun. C'est tout un. Politiquement correct ? Non. Sauf que tout est là. Plus une mélodie, un son, une intention, qu'un sens. Ou alors, c'est le son qui fait le sens. Avant le voyeuriste I got my eyes on you. Car, c'est ça le sublime dans l'amour. La distance. Regarder l'aimé de loin. Le voir de loin. L'approcher du regard. Le sentir. L'appréhender. Et rimer des ow avec des ow. Des douleurs avec des douleurs. Des jouissances avec des jouissances. Littéralement : j'ai mes yeux j'ai mes yeux j'ai mes yeux sur toi — j'aime mes yeux sur toi. Ce disque est dingue ! Quarante ans après, ce disque est dingue ! Et le dernier The world today, médiocre, n'y peut rien.Incroyable.

jeudi 6 janvier 2011

Le métro n'existe pas

Le métro n’existe pas — c’est une fiction. Ce qui existe, en revanche, ce sont ses à-côtés, ses couloirs, ses quais enfermés. C’est là qu’est la vie, c’est là qu’est le néant des abris temporaires, des guinguettes improvisées, une poubelle devenant un placard ou un frigo.

Le métro n’existe pas en tant que substance, il n’est que le porteur de relations, non pas tant de mouvements, — je ne bouge pas dans le métro, au mieux, je m’y cache — que de déplacements. Le métro n’est même pas vraiment un réseau : ceux qui l’habitent ne communiquent pas entre les pôles qu’il relie, il n’est peut-être même pas un ensemble, au mieux, il propose, fournit, offre, suggère des modalités de déplacements.

Je ne bouge pas dans le métro, je m’y cache, je m’y blottis peut-être aussi, peu importe si j’y suis moi-même ou non, j’y suis, je n’y deviens rien, je ne suis qu’un transit au sein d’un transit, en transit au sein d’une translation, d’un flux qui me porte et je sais toujours-déjà-où. Car, il y a dans le métro cette dimension du toujours-prévu. Je peux être surpris, mais cela n’altère pas le cours du déplacement : si je ne peux parvenir là ainsi, j’y parviendrais autrement. Le métro ne déçoit jamais. Il n’est que lignes, ou plutôt : il n’est qu’une ligne, plus ou moins droite, entre deux coordonnées : départ / arrivée. Le métro n’existe pas — pas sans cette géométrie élémentaire.

Le métro n’existe pas en dehors de sa clôture. Pas plus qu’il n’existe d’ailleurs en dehors de sa dépendance au territoire — ou à tout ce que l’on voudra en réalité — à ce qu’il suit désespérément à la traîne, à tenter d’être là où ce qui se passe a déjà eu lieu, à le rattraper, à y être. Mais, être après que ça a eu lieu, n’est-ce pas l’être trop tard ?

Le métro n’existe pas en dehors de ceux qu’il transporte et, ce sont toujours les mêmes, les mêmes individus dans les mêmes lieux ; le métro ne fait que les conduire de là où ils sont à là où ils veulent aller, de là où ils veulent être à là où ils doivent aller, de là où ils sont contraints à là où ils sont contraints. Le métro n’est qu’un substitut à nos mouvements devenus trop faibles en extension et, ce n’est qu’un substitut lui-même trop faible pour nos besoins.

Le métro n’existe pas — est-ce donc tout ce que j’ai à dire ?

Je pourrais dire : le métro, c’est le rhizome, la taupe qui n’en sort que pour ne rien y voir parce qu’elle ne s’arrête jamais à l’extérieur, qu’elle se cache toujours, elle n’est pas discrète, non, mais elle tente toujours de palier son indiscrétion en camouflant ses haltes. Ça fonctionne comme fonctionne un animal souterrain.

Oui. Soit. Et alors ? Que dirais-je de sa fiction, de ses existences parisiennes et autres (banlieusards rapatriés, parisiens expatriés, touristes) qu’il convoite quotidiennement ? Que dirais-je ainsi de sa ligne 3bis, si débile que sa vision cartographiée suscite aussitôt le désir : qu’est-ce qui se passe là-bas ? C’est comment la ligne 3bis ? Et si on la prenait simplement pour le plaisir que l’on assouvirait à la prendre, pour voir comment elle est faite de près, comment elle est quand on la touche ? Ou la ligne 7bis qui se ferme sur elle-même, se semble conduire nulle part. Le fait qu’elle soit toutes les deux dans la même zone géographique a-t-il un sens ? Qu’est-ce qui a poussé là qu’on a eu besoin de ces excroissances ?

Le métro n’existe pas — c’est une fiction. Tout ou partie(s). Et, en tant que telle, c’est un objet de désir possible. Pas un objet théorique. Pas un objet dont on rêve. Un objet plein d’objets qui lui en veulent, c’est certain, mais qui peuvent aussi le vouloir comme on veut un corps qu’on aura pas forcément, qu’on peut avoir, mais auquel on se rapporte comme à un corps que l’on n’aura jamais vraiment dans sa totalité.

Ce métro-là n’est ni rhizome ni réseau, il est résiduel, il est par exemple ce reste d’un souffle qui s’échappe par toutes ses bouches et s’engouffre où il veut (Sous des robes ? Non, ce métro-là n’est pas glamour.).

La ligne 3bis ou la ligne 7bis : simple trait et boucle qui se délie ou trait qui se boucle. Ce ne sont pas des lignes, mais des pertes, des traces impossibles d’un espace qui cherche toujours plus sa clôture, qui repousse le vide, retranche le vide au vide, l’exploite, tire des traits sur le vide, le comble, mais certainement pas de bonheur. Quoique ces itinéraires bis dans un complexe qui se surcharge toujours en soient : bonheur d’isoler des petites traces et circonvolutions, bonheur de s’apercevoir que du bis, il n’y en a pas qu’en musique, qu’ici et là aussi, là où, de musique, il n’y a guère que celle des rails qui agressent le rail et des voix plus ou moins étouffés des individus, on peut en vouloir encore, on peut en redemander. Pas forcément applaudir des deux mains, ce serait trop, mais en faire encore, refaire des lignes.

En Italie, on peut aller jusqu’à interrompre un opéra pour entendre à nouveau un air que le ténor ou la soprano avait particulièrement bien interprété. Dans le bis, on ne fait que répéter un air, le rejouer, on ne modifie pas la structure de l’œuvre pas plus que l’on ne fait émerger de nouvelles situations de créativité. Mais, il y a dans cette répétition un espoir de jouissance qu’il n’est pas possible d’ignorer.

Le métro, ce n’est pas l’opéra, mais il exige lui aussi son rappel, il exige la répétition de ses lignes. Que ce soit érotique ou pas, est-ce que ça compte vraiment ? Ce qui compte, c’est que ces lignes montrent que le métro ne se développe que par répétition de lui-même. Sur la carte, sur le plan du métro, ces lignes-là n’ont même pas de couleur propre, elles sont en dégradé d’une couleur qui est déjà la couleur d’une ligne. Elles ne font que reproduire un numéro qui n’est pas le leur et le font dans une couleur qui n’est pas tout à fait la leur. Elles existent aux dépends des autres, sans les mimer (leur trajet est bien trop dérisoire pour y prétendre), mais bien en répétant en dégradé une ligne qui court ailleurs.