dimanche 30 janvier 2011

aujourd'hui aux alentours de dix-sept heures

Aujourd’hui aux alentours de dix-sept heures au milieu du trottoir du boulevard Saint-Germain à deux mains il tient encore sa pancarte avec pour seule inscription j’ai faim. À chaque pas que je fais avoir à voir de plus près ce qu’il y a d’écrit et aux abords de la brasserie Lipp apparaît encore un peu plus insupportable. Autour de lui bien sûr aurai-je tort de ne pas le préciser les passants ne s’en soucient pas pas plus que les clients habitués ou pas assis qui mangent ou qui boivent la lippe plus ou moins baveuse à l’intérieur donc de la brasserie Lipp attablés eux au contraire de lui qui peut à peine le dire pas même avec la bouche j’ai faim apportez-moi à manger. Alors c’est exact pour lui pas question de passer commande. Avançant encore et à présent à proximité à peu près de lui comme si je pouvais le toucher mais pas tout à fait je sens ma main approcher de la cinquième poche de mon jean bleu un peu délavé au fait au niveau des cuisses mais pas tout à fait c’est mieux comme ça où habituellement et aujourd’hui est un jour habituel sont rangées les pièces de ma monnaie. À l’idée de lui donner dix centimes à peine ou arbitrairement vingt je pense que c’est bien peu à quoi bon prétendre que ça ne l’est pas à moins de se vouloir donner bonne conscience ce qui à Saint-Germain-des-Prés a tout d’un comble avouons-le alors ce sont deux euros pas germanopratins pour un sou à vrai dire que je sors de leur abri de denim ce n’est pas une somme non plus mais c’est ce que j’ai de mieux à faire sonner et trébucher dans sa tirelire archaïque en plastique en fait. Il ne dit rien quand ça choque les rares autres pièces ou alors je ne l’entends pas me dire merci ou pas ou autre chose et après tout ça m’est égal à la rigueur ce n’est pas pour ça que je le fais ça. À quelle fin aucune. Mais certainement à cause des livres achetés pour les offrir à Nelly à l’occasion de son anniversaire le vingt-sixième cette année à raison de quasiment soixante-cinq euros par volume et à raison de trois volumes pris dans la Bibliothèque de la Pléiade De la première à la trois cent vingt-septième nuit De la trois cent vingt-septième à la sept cent dix-neuvième nuit De la sept cent dix-neuvième à la mille et unième nuit à cause aussi du repas que nous allons prendre ensemble quand on aime on ne compte pas et attendri aussi à l’idée de lui offrir un bouquet de dix tulipes auquel elle ne s’attend pas. À tous ces chiffres rapportés à l’évidence deux euros ce n’est décidément pas une somme. À vrai dire il n’y a de raison que celle-ci pas de fin donc. Ou alors non je veux dire ou alors oui. Il y a des causes sans doute parce qu’il pleut qu’il est là agenouillé à même le sol ou presque à genoux donc dans le sixième arrondissement à savoir l’arrondissement le plus prétentieux sans doute de Paris à savoir là où ce n’est pas l’argent qui manque à savoir là où de surcroît ça se voit et ça se montre et quand on n’en a pas on prend des airs de comme quand on en a. À défaut d’en avoir et par paresse aussi et aussi à défaut de prendre les airs de quand on en a je lui en donne un peu à raison de ce que je possède dira-t-on. Mais non ce n’est pas ça. Au contraire c’est que soudain la sympathie m’envahit. Avec lui je souffre et je sens et je vis. Avec lui je ne mange pas. Non pas ça. Mais avec lui je suis. À mon grand désespoir moi qui ne suis pas chrétien et donc pas témoin ni parrain ça encore moins à l’évidence à contrecœur sans doute pas mais à l’opposé de ce à quoi je m’attends venant de moi c’est comme ça je deviens chrétien. Absous de mes péchés dans l’absolu certainement pas. Mais à ce moment-là chrétien parfaitement. Et des meilleurs ajouterai-je. Dans ce langage ou dans un autre ajouterai-je encore j’agis par amour de l’humanité et parce que je me sens proche de mon prochain ça va de soi mais c’est-à-dire aurai-je la précision de dire parce que je reconnais dans cet agenouillé mon prochain. À défaut de m’agenouiller avec lui et après tout tout est possible de prier avec quoi que je ne sache pas s’il l’est chrétien ou pas je partage avec lui ce que je possède. Du moins un peu c’est déjà ça n’est-ce pas. Nous voilà donc communiant ici-bas et démontrant par l’exemple que la chrétienté a des chances de ressusciter sous une auguste figure un jour d’automne un automne de décembre pas à pas jusqu’à ce que l’on donne à celui qu’on ne connaît pas aussi incroyable que cela puisse paraître au premier abord.





Ah ! Paris sera toujours Paris… soupira-t-il à cette pensée.

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