dimanche 30 janvier 2011

dans le magasin

Le jour J chez les éditions É à neuf heures plus ou moins pile face à la porte d’entrée, Jérôme est là. Sa main ne tremble pas quand il pousse la porte, sa main ne dit rien de ce qu’il pense et ressent, de son anxiété. Pourtant, sa main dit quelque chose de Jérôme. Elle dit : Jérôme sait se contrôler, il sait dissimuler ses émotions, parfois, au moins, quand il le faut. Elle dit : parfois, du moins quand il le faut, Jérôme sait ne rien laisser paraître de ce que, pour s’exprimer d’une manière imagée et topologique, lui, ressent à l’intérieur. Or, Dieu sait qu’il s’en passe des choses à l’intérieur de Jérôme, des choses que lorsqu’il se demande s’il ne ferait pas mieux de croire en Dieu, Jérôme adresse à Dieu. Alors, il se dit, le Lui : disant pourquoi — un silence intérieur — pourquoi — un autre — pourquoi m’as-tu abandonné ? Mais ses mains, mais son visage, non, ils ne le disent pas au vieux type que croise Jérôme pourtant plus tout jeune et à propos duquel Jérôme se demande quelle est cette manière dont il le regarde quand il rentre dans l’immeuble des éditions É.

Jérôme ne l’a su que la veille, J - 1, qu’il aurait à se rendre à l’heure H chez les éditions É pour faire un travail que, pour l’instant, nous nommerons T. Au téléphone, on lui disait que c’était Nelly qui n’avait pas conseillé, mais qui, à la question : « Tu crois que je peux en parler à Jérôme ? », avait répondu : « Oui ». Jérôme, lui aussi, a répondu : « Oui », sans vraiment réfléchir, ce qui l’a surpris lui-même, pas son interlocuteur, qui ne le connaît pas, mais qui connaît Nelly M., puisqu’elles travaillent toutes deux pour les éditions É, mais pas au même étage, c’est pour ça qu’à l’heure H, il sera là, comme il le promet à J - 1, H - 14. Jérôme, ça l’a surpris de s’entendre dire oui ou, plutôt, quelqu’un qui ressemble en tous points à Jérôme, à ceci près qu’il vient d’accepter du travail. Alors qu’en fait, bon, le travail, Jérôme, en fait, non. Ou à peine mais, c’est microscopique. Or, à J - 1 et H - 14, il a dit oui pour J. Et, pour l’éternité, à J + ∞, il aura accepté.

C’est pour ça que Jérôme ne se reconnaît pas. À moins qu’il n’ait fait ça que pour Nelly M (m, évidemment), si ça ne tenait qu’à lui, en fait, Jérôme, il se laisserait certainement vivre encore. Mais, avec Nelly M, c’est différent. Il cède à une autre nature, pour ainsi dire. Certes, il rêve, au fond de lui (c’est la même image que plus haut), d’une existence bourgeoise, ô, pas radicalement, mais plutôt : confort financier minimum — au minimum — une femme (Nelly M, évidemment) et un enfant E — au minimum (peut-être un, il n’est pas tout à fait sûr encore de vouloir au moins un enfant E). Et puis, surtout, guitariste jazz dilettante. Guitariste, Jérôme l’est déjà, dilettante aussi, mais, s’il est guitariste, c’est de rock. Or, il n’en peut plus du rock sous toutes ses formes, il veut s’embourgeoiser dans une forme de musique qui lui permette simultanément de n’être pas tout à fait asebine tout en abandonnant définitivement toute trace de populaire chez lui. Alors que, en fait, Jérôme n’a jamais fait dans le populaire. On se demande donc bien pourquoi il aura fait dans le rock. Lui-même, dans une large mesure, l’ignore. Mais, c’est comme ça. Et, à présent, Jérôme entend bien que ça change : Jérôme entend bien s’embourgeoiser. La notion-même de « bourgeoisie » chez Jérôme peut dérouter, mais il faut se représenter la rupture que représente le fait de ne plus jouer sur une Gibson Flying V comme Jimi Hendrix lorsqu’il jouait le blues, mais sur une Gibson L5 comme Wes Montgomery ou une Gibson ES-330 avec des micros P-90 comme Grant Green et ce, même s’il arrêtera un jour son choix sur une ES-175 comme Derek Bailey. Ainsi précisée, la notion de « bourgeoisie » chez Jérôme n’est peut-être pas moins surprenante. Il faut y ajouter le fait que le fait d’être écrivain constitue pour Jérôme le sommet de la bourgeoisie. Jouer de la guitare jazz et écrire. Jérôme sait qu’il est un écrivain raté. Mais, il ne peut s’en empêcher : vouloir écrire. C’est sans doute que Jérôme est un peu, voire trop, bourgeois-poème. Ce pourquoi, sans doute, travailler lui pose problème. Mais, bref, il entre chez les éditions É. Il ne pense pas au fait que, d’un certain point de vue, il est un bopo, mais plutôt au fait qu’il est un louseur. Mais, ça, personne ne le sait, personne ne s’en aperçoit. Personne. Il espère aussi que personne ne s’en apercevra jamais chez les éditions É. On ne sait jamais, des fois qu’il y ait une échelle à gravir.

Pour l’instant, on n’en est pas encore là, Jérôme en a conscience, mais il ne peut s’empêcher d’y penser en la saluant la personne P derrière la voix de la veille. Elle l’a tout de suite mis à l’aise. Jérôme s’était dit qu’elle devait être comme ça, la personne P derrière la voix de la veille. D’ailleurs, ça le rassure. Il se sent à l’aise, enfin, un peu moins mal à l’aise, il ne se sent pas chez lui, mais il sourit. Et, ce sourire n’est pas forcé. Ce que Jérôme juge bon. Qui ne le ferait pas ? Donc avec P, ça va. Ça ira avec les autres aussi sans doute, malgré cette boule au ventre qui ne le lâchera pas pendant toute la matinée, boule au ventre qui se transformera à l’heure du déjeuner face à un sandwich S — non, en fait, pas un sandwich S, mais au roast-beef, trop cuit, le roast-beef, mais ce n’est pas ça qui le fera s’effondrer — en sanglots impossibles à contenir. Déclasser, c’est ainsi qu’il se sent, il n’y peut rien. C’est ainsi qu’il se sent, tout en bas — et, ce n’est pas une métaphore. Nelly M-aimante, comme toujours, le réconfortera, comme toujours. Ça ira mieux. Il dira, non sans mentir totalement : « C’est le stress ». Jérôme ment un peu, bien sûr. S’il avait dit la vérité, Jérôme n’aurait jamais employé l’expression : « le stress ». Jérôme ne fait que répéter quelque chose qu’il a entendu : « C’est l’heustraisse », le répéter est comme un signal, une abréviation pour : « Passons à autre, mon chéri, veux-tu ? Je te remercie infiniment de ton infinie gentillesse ». C’est moins joli, mais là aussi se sent sans doute l’effet de l’heustraisse chez Jérôme.

Toute la mâtinée, c’était dans son ventre. Ou plutôt : c’était dans chaque livre mis sous plis et non lu, dans chaque livre que Jérôme n’a même pas le temps de feuilleter dans chaque enveloppe affranchie à destination inconnue de Jérôme, dans chaque code barre lu par un lecteur infrarouge. Jérôme se demande comment l’on peut lire ainsi, il se demande s’il ne finira pas lui-même comme un lecteur infrarouge, à accomplir des tâches vides de sens, qui confirmeront ce que Jérôme pense de Jérôme : « Tu vois, c’est la preuve que je suis un écrivain raté : je ne vaux pas mieux qu’un lecteur de code barre et même lui ne me lit pas. » Il ne le dira pas à Nelly M. Elle n’aime pas qu’il parle de lui en ces termes. C’est qu’elle l’aime, Nelly M. Mais, il y pense quand même et il y pensera encore, l’après-midi, lorsqu’il se perdra dans le stock de livres qu’il n’aura — évidemment — pas même le temps de feuilleter, et qu’il trouvera dans ce labyrinthe qu’est pour lui le stock — certainement pas une bibliothèque pour lui — une raison supplémentaire de se mépriser ainsi que confirmation de son déclassement absolu. Pourtant, Dieu sait que Jérôme déteste l’absolu. Il préférerait, plus modestement, être lu, et être lu vraiment. Au lieu de ça, il semble à Jérôme que le monde se plaît à l’humilier. Jérôme n’aurait dû rester que trois au magasin des éditions É.

Mais, en fait, ça aura duré plus longtemps. Une semaine d’abord, durant laquelle les grèves n’auront pas cessé. Et puis dix jours même, les grèves et tout le reste, le magasin, les livres, les marches montées et descendues du service de presse au magasin et retour et et cætera. Il y aura quelques moments où Jérôme aura pu être seul, dans la rue, mangeant un sandwich, durant la pause déjeuner. Au début surtout. Jérôme alors dans les rues du sixième arrondissement de Paris aura eu le temps de regarder les gens il veut dire vieux beaux quasiment grabataires qui épuisent leurs rares restes d’intelligence à vouloir paraître moins vieux et vieilles dindes hideuses et jeunes poules toutes endimanchées tous les jours de la semaine et jeunes beaux à la maigreur très gaille convaincus qu’être un dandy consiste essentiellement dans le fait de se dandiner en arpentant les trottoirs germanopratins.

S’il n’aura pas croisé le moindre clone de BHL, le genre étant définitivement passé de mode, Jérôme aura cependant pu se régaler de ces femmes hyperdynamiques. Et elles marchent lançant leurs bottes infinies droit devant elles, talons qui voudraient pénétrer le sol et elles les portent comme des phallus aiguilles et elles sont sexy et elles sont castratrices et elles sont dominatrices et elles sont femmes-femmes et elles sont femmes post-féministes et elles sont ces femmes qui ont pris le pouvoir avec leur corps = vagin + cerveau et elles sont ces femmes irrésistiblement tendance et elles sont ces femmes qui déjeunent en travaillant et travaillent en déjeunant et elles sont ces femmes qui dînent dans le monde et baisent tout le monde et elles sont ces femmes qui peuvent s’enorgueillir d’avoir féminisé le monde entier qui, depuis, ne ressemble plus à rien, toutes ces femmes, Paris en est plein et ses boulevards ressemblent à un podium les yeux des mâles qui bandent à peine sont des flashs. D’ailleurs, c’est ça que pense Jérôme : que l’espace public est un podium sans starres.

Mais ce qu’en pense Jérôme, à vrai dire aux éditions É, on s’en moque éperdument. Ce n’est pas qu’on ne l’aime pas, Jérôme. C’est qu’on ne lui demande pas de penser. Ça, Jérôme l’a bien compris. Il pense, ça oui, des pensées P toute la sainte journée, ça, il ne peut pas s’en empêcher, mais il n’en fait jamais état. Il n’en parle pas de ses pensées P. Ou alors, seulement à Nelly M quand, à l’occasion, ils déjeunent ensemble, entre treize et quatorze heures. Ou alors le soir, lorsqu’ils dînent ensemble, et lorsqu’ils se couchent, mais pas pendant qu’ils font l’amour — Jérôme est, finalement, un garçon très sain. Des idées, donc, il en a et, lorsque les tâches qu’il doit accomplir deviennent tout à fait répétitives, il se sent en quelque sorte libéré, il peut penser sans avoir à penser à ce qu’il fait, un genre de mode automatique MA s’enclenche, il peut avoir toutes les pensées P qu’il veut. Un autre jour, un jour J + n que Jérôme était occupé à mettre sous plis les envois de livres du service de presse, Jérôme n’a pas fermé les yeux, mais il a commencé à regarder droit devant lui. Il ne regardait plus ce qu’il faisait. Il avait enregistré des gestes G qu’il faut pour mettre un livre L sous plis avec sa feuille de presse. Jérôme a commencé à faire comme s’il était aveugle. Et, sans y croire tout d’abord, chaque livre L s’est mis sous plis avec sa feuille de presse comme s’il y allait tout seul, comme si, disons ni ce livre L-là ni sa feuille de presse n’avaient besoin de Jérôme pour rejoindre son enveloppe et l’étiquette de l’enveloppe où est écrit le nom du destinataire pour se coller à elle et toute cette compagnie postale pour laisser la place à la compagnie postale suivante.

Les yeux de Jérôme aveugles aux gestes G de Jérôme ont donc pu aller où bon leur semblait. Se décoller des gestes G de Jérôme et, par exemple, regarder au-dessus de lui à travers la verrière qui sépare le magasin des éditions É du ciel de Paris. Un beau ciel bleu, très clair, un ciel de décembre froid et sec, un ciel d’un de ces hivers qui s’annoncent et que Jérôme aime froid et sec. À ce moment-là et à d’autres moments de ce type T que Jérôme venait de rendre possibles grâce à l’enclenchement du mode automatique MA, Jérôme ne pensait pas vraiment, il n’avait pas de pensées P comme à d’autres moments, il ne contemplait pas non plus — Jérôme n’aime pas ça, mais pas ça du tout, la contemplation, ça le fait penser à des philosophes barbus en toge, Jérôme trouve ça ridicule les philosophes barbus en toge, il préfère leurs livres, sauf quand ils y de contemplation. Or, pour Jérôme, comme il vient de se le rappeler, la contemplation — comme la méditation — c’est rédhibitoire. Heureux hasard HH, au sein des éditions É, peu importe l’étage, on ne méditait guère plus qu’on ne contemplait. Non, Jérôme se perdait simplement dans le bleu du ciel bleu de Paris gris blanc et doré, comme il n’aurait jamais pensé pouvoir s’y perdre puisque, pour Jérôme, le ciel bleu avait toujours été celui de Marseille et, ça, certainement pas, pas celui de Paris. Il aura donc fallu qu’il se trouve là, dans le magasin des éditions É, pour que Jérôme découvre un autre ciel bleu. Drôle de coïncidence C. Dans ce ciel bleu, Jérôme s’est mis à concevoir des livres anciens d’aujourd’hui. Pas le contenu, non. Simplement la forme F. Des livres in-duodecimo en maroquin rouge mais sans filets dorés sur les plats — Jérôme n’aime pas plus les dorures que la contemplation ou la méditation, fût-ce la cartésienne — titre en Bodoni Old Face noir, etc. Jérôme se poserait ensuite la question de quoi y mettre, mais pour l’instant, c’est la forme F qui l’intéresse, le reste, ça peut attendre et, de toute façon, Jérôme s’en est déjà préoccupé, il a déjà ébauché cent livres et fini combien lui-même ne le sait pas. Ces livres, Jérôme s’imaginait ne les envoyer à personne, il aurait fallu qu’on vînt les chercher, qu’on les désirât, etc. Jérôme pensait sans doute à cela en pensant que la communication, au sein des éditions É, mais au sein éditions É’, É’’, etc., ce devait être la même chose, avait pris le pas sur l’édition elle-même. L’existence d’un service Éditorial au sein d’une maison d’éditions lui en avait d’ailleurs apporté la confirmation : on publiait des livres chez les éditions É, mais ce n’était plus qu’une activité parmi d’autres.

Toutes ces remarques, idées, pensées, faisaient se demander à Jérôme ce qu’il faisait là, au juste. Il n’appartenait pas à ce monde, ou plus exactement, il ne convenait pas à ce service S. Jérôme désirait écrire et éditait des livres, les siens peut-être pas nécessairement, plutôt ceux des autres, ceux dont il rêvait et qui n’étaient pas encore écrit. Il s’était dit que ça le rapprochait de son but, qu’il allait apprendre et, après être entré dans sa trente-et-unième année, la perspective de gagner vraiment sa vie, ne lui était plus aussi étrangère qu’avant. Pour l’instant il ne s’agissait que de remplacer une personne P en arrêt maladie, mais c’était mieux que rien. Aussi, quand on avait demandé à Jérôme s’il ne verrait pas d’inconvénient à prolonger son séjour ici-bas, au rez-de-chaussée des éditions É, Jérôme avait-il accepté, avec une bonne volonté certaine. Cela ne ferait pas de Jérôme un bourgeois comme il voulait en devenir un, soit un bopo, comme il l’avait noté plus tôt, mais accumulant de la richesse — que celle-ci ne fût pas considérable ne changeait finalement rien à l’affaire — il se rapprocherait au moins un peu de cette condition C si ardemment désirée, quitte à subir quelque affront. Mais on n’a rien sans rien. Du moins, était-ce là ce que Jérôme s’était dit. Pour la suite, on verrait bien.

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