jeudi 6 janvier 2011

Le métro n'existe pas

Le métro n’existe pas — c’est une fiction. Ce qui existe, en revanche, ce sont ses à-côtés, ses couloirs, ses quais enfermés. C’est là qu’est la vie, c’est là qu’est le néant des abris temporaires, des guinguettes improvisées, une poubelle devenant un placard ou un frigo.

Le métro n’existe pas en tant que substance, il n’est que le porteur de relations, non pas tant de mouvements, — je ne bouge pas dans le métro, au mieux, je m’y cache — que de déplacements. Le métro n’est même pas vraiment un réseau : ceux qui l’habitent ne communiquent pas entre les pôles qu’il relie, il n’est peut-être même pas un ensemble, au mieux, il propose, fournit, offre, suggère des modalités de déplacements.

Je ne bouge pas dans le métro, je m’y cache, je m’y blottis peut-être aussi, peu importe si j’y suis moi-même ou non, j’y suis, je n’y deviens rien, je ne suis qu’un transit au sein d’un transit, en transit au sein d’une translation, d’un flux qui me porte et je sais toujours-déjà-où. Car, il y a dans le métro cette dimension du toujours-prévu. Je peux être surpris, mais cela n’altère pas le cours du déplacement : si je ne peux parvenir là ainsi, j’y parviendrais autrement. Le métro ne déçoit jamais. Il n’est que lignes, ou plutôt : il n’est qu’une ligne, plus ou moins droite, entre deux coordonnées : départ / arrivée. Le métro n’existe pas — pas sans cette géométrie élémentaire.

Le métro n’existe pas en dehors de sa clôture. Pas plus qu’il n’existe d’ailleurs en dehors de sa dépendance au territoire — ou à tout ce que l’on voudra en réalité — à ce qu’il suit désespérément à la traîne, à tenter d’être là où ce qui se passe a déjà eu lieu, à le rattraper, à y être. Mais, être après que ça a eu lieu, n’est-ce pas l’être trop tard ?

Le métro n’existe pas en dehors de ceux qu’il transporte et, ce sont toujours les mêmes, les mêmes individus dans les mêmes lieux ; le métro ne fait que les conduire de là où ils sont à là où ils veulent aller, de là où ils veulent être à là où ils doivent aller, de là où ils sont contraints à là où ils sont contraints. Le métro n’est qu’un substitut à nos mouvements devenus trop faibles en extension et, ce n’est qu’un substitut lui-même trop faible pour nos besoins.

Le métro n’existe pas — est-ce donc tout ce que j’ai à dire ?

Je pourrais dire : le métro, c’est le rhizome, la taupe qui n’en sort que pour ne rien y voir parce qu’elle ne s’arrête jamais à l’extérieur, qu’elle se cache toujours, elle n’est pas discrète, non, mais elle tente toujours de palier son indiscrétion en camouflant ses haltes. Ça fonctionne comme fonctionne un animal souterrain.

Oui. Soit. Et alors ? Que dirais-je de sa fiction, de ses existences parisiennes et autres (banlieusards rapatriés, parisiens expatriés, touristes) qu’il convoite quotidiennement ? Que dirais-je ainsi de sa ligne 3bis, si débile que sa vision cartographiée suscite aussitôt le désir : qu’est-ce qui se passe là-bas ? C’est comment la ligne 3bis ? Et si on la prenait simplement pour le plaisir que l’on assouvirait à la prendre, pour voir comment elle est faite de près, comment elle est quand on la touche ? Ou la ligne 7bis qui se ferme sur elle-même, se semble conduire nulle part. Le fait qu’elle soit toutes les deux dans la même zone géographique a-t-il un sens ? Qu’est-ce qui a poussé là qu’on a eu besoin de ces excroissances ?

Le métro n’existe pas — c’est une fiction. Tout ou partie(s). Et, en tant que telle, c’est un objet de désir possible. Pas un objet théorique. Pas un objet dont on rêve. Un objet plein d’objets qui lui en veulent, c’est certain, mais qui peuvent aussi le vouloir comme on veut un corps qu’on aura pas forcément, qu’on peut avoir, mais auquel on se rapporte comme à un corps que l’on n’aura jamais vraiment dans sa totalité.

Ce métro-là n’est ni rhizome ni réseau, il est résiduel, il est par exemple ce reste d’un souffle qui s’échappe par toutes ses bouches et s’engouffre où il veut (Sous des robes ? Non, ce métro-là n’est pas glamour.).

La ligne 3bis ou la ligne 7bis : simple trait et boucle qui se délie ou trait qui se boucle. Ce ne sont pas des lignes, mais des pertes, des traces impossibles d’un espace qui cherche toujours plus sa clôture, qui repousse le vide, retranche le vide au vide, l’exploite, tire des traits sur le vide, le comble, mais certainement pas de bonheur. Quoique ces itinéraires bis dans un complexe qui se surcharge toujours en soient : bonheur d’isoler des petites traces et circonvolutions, bonheur de s’apercevoir que du bis, il n’y en a pas qu’en musique, qu’ici et là aussi, là où, de musique, il n’y a guère que celle des rails qui agressent le rail et des voix plus ou moins étouffés des individus, on peut en vouloir encore, on peut en redemander. Pas forcément applaudir des deux mains, ce serait trop, mais en faire encore, refaire des lignes.

En Italie, on peut aller jusqu’à interrompre un opéra pour entendre à nouveau un air que le ténor ou la soprano avait particulièrement bien interprété. Dans le bis, on ne fait que répéter un air, le rejouer, on ne modifie pas la structure de l’œuvre pas plus que l’on ne fait émerger de nouvelles situations de créativité. Mais, il y a dans cette répétition un espoir de jouissance qu’il n’est pas possible d’ignorer.

Le métro, ce n’est pas l’opéra, mais il exige lui aussi son rappel, il exige la répétition de ses lignes. Que ce soit érotique ou pas, est-ce que ça compte vraiment ? Ce qui compte, c’est que ces lignes montrent que le métro ne se développe que par répétition de lui-même. Sur la carte, sur le plan du métro, ces lignes-là n’ont même pas de couleur propre, elles sont en dégradé d’une couleur qui est déjà la couleur d’une ligne. Elles ne font que reproduire un numéro qui n’est pas le leur et le font dans une couleur qui n’est pas tout à fait la leur. Elles existent aux dépends des autres, sans les mimer (leur trajet est bien trop dérisoire pour y prétendre), mais bien en répétant en dégradé une ligne qui court ailleurs.

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