samedi 22 janvier 2011

portable

Qu’est-ce que je raconte ? Une histoire peut-être, comme une histoire que l’on se raconterait de père en fils, ou plutôt de mère en fils, ou plutôt les deux, une histoire que je me transmettrais ainsi. Ce serait une histoire qui aurait survécu au jour et qui passerait dans la nuit de ce même jour, vers l’autre, ou quelque chose de ce genre, ou d’un autre. Voilà, peut-être si je m’écoute, ce que je pianote, le son des touches de ce message que je n’envoie pas, mais que je destine pourtant sans savoir au juste à qui ni à quoi, un message que je destine sans destination ni destinataire.

Voilà, je m’écoute :

Deux hommes parlent, l’un plus que l’autre, l’un plus fort que l’autre, en fait, l’un plus fort que l’autre, ils plaisantent, seul un rit.

Voilà. Donc, je m’écoute et le sommeil. J’oublie ce bout de texte, cette phrase écrite pianotée plus exactement, je le répète, je la répète, j’oublie le son des touches, cette musique percussive, le son que je fais quand j’écris, le son que ça produit, cette petite machine, quand j’y écris des phrases, la nuit quand je n’arrive pas à dormir. C’est déplacé d’écouter ainsi le son de son écriture, celle que l’on aime et dont je suis responsable, c’est inconvenant, ça ne colle pas avec l’image que l’on se fait de la littérature, ou de quelque chose qui lui ressemble, c’est parfaitement impropre, un téléphone portable n’est pas propre à la littérature. Et, pourtant, c’est là qu’elle prend forme, la nuit quand je n’arrive pas à dormir. C’est là, ce pourrait être ailleurs, c’est contingent, sauf que c’est là, c’est là que j’investis la littérature.

Deux hommes parlent, l’un plus que l’autre, en fait, et plus fort, en fait, ils plaisantent, un seul rit, c’est un fait.

Un lit et un téléphone portable en guise d’écritoire, je crois que je suis une espèce d’écrivain à part et que mon scribe, mon téléphone portable, mon plus-que-scribe-portable joue un rôle non négligeable dans cette impression. Mon plus-que-scribe-portable et moi, la nuit, au lit, couchés, camouflés, nous nous coupons presque du monde, je détourne mon plus-que-scribe-portable de sa fonction, je l’utilise à des fins parfaitement impropres. Parce que c’est insupportable d’écrire sur son téléphone portable les phrases, je devrais dire : la phrase, les phrases d’un roman à venir dont on ignore tout puisqu’on n’aime guère le genre et que l’on redoute, on craint, comme on voudra, l’avenir. Ça traîne, en fait, le mode écriture intuitive n’a qu’une relation nominale avec l’intuition, ça traîne, c’est lent, c’est plein de fautes, il ignore des mots, il me faut les lui apprendre, l’heure avance, mais pas les phrases, les heures avancent, mais les phrases tardent à venir, putain de plus-que-scribe-portable. À moins que ce ne soit moi, avec ma technique de pacotille, avec ce plus-que-scribe-portable qui, trop souvent, n’en fait qu’à sa tête, et qui, bien souvent, frôle les murs de la chambre environnante, il pourrait bien y rester d’ailleurs, j’en ai l’intuition. À moins que ce ne soit moi, camouflant la lumière du plus-que-scribe-portable, oubliant enfin d’écouter ma musique percussive, pianotant pourtant, ne cessant pas pianoter, mais ne progressant pas pour autant, ou alors à peine, ou alors sans que je m’en aperçoive vraiment, comme si mon plus-que-scribe-portable travaillait pour moi. C’est ça, on va dire qu’il travaille pour moi, mon plus-que-scribe-portable. Écoutons-le :

Deux hommes parlent, l’un plus que l’autre, en fait, et plus fort, en fait, ils plaisantent et un seul rit, c’est un fait.

L’image d’une littérature pure, écrite à la main, désuète, pourtant j’en rêve, la nuit quand je ne dors pas, je rêve que j’écris un roman et que je le commence sur un téléphone portable qui, dès lors, dysfonctionne à la perfection, mon plus-que-scribe-portable, mon invention, ma machine à détruire mes phrases, contraint de recommencer, mon plus-que-scribe-portable, ma machine à refléter l’image de la littérature pure, mon plus-que-scribe-portable me pousse à la faute, dérègle ma langue, l’explose à l’occasion, il ne reste rien sur mon plus-que-scribe-portable que le son percussion des doigts sur les touches qui cherchent les phrases disparues que mon plus-que-scribe-portable a englouties et digérées et qu’il recrache dans une phrase à nulle autre mienne pareille. Mon plus-que-scribe-portable travaille pour moi, il travaille à détruire mes phrases, les unes après les autres, ma seule phrase, la première, celle que je cherche, la première, une phrase parfaite et impossible.

Deux hommes parlent, l’un plus que l’autre, en fait, et plus fort aussi, en fait, ils plaisantent et un seul rit, c’est un fait.

Pas le sommeil, je ne trouve pas le sommeil, je ne trouve même pas mes mots, du moins, je ne crois pas, aucun de ceux que j’imagine avoir choisis ne me convient. À force d’effacer, de recommencer et de recommencer à nouveau, tout effacer, et encore, et encore, etc. mon plus-que-scribe-portable pourrait s’éteindre, si j’étais lui. Je veux dire : si j’étais totalement lui, si je n’étais qu’une excroissance de moi, je m’éteindrais. Je ne trouve pas le sommeil. Ni les mots, j’en trouve certains, c’est certain, mais pas l’ordre, simplement des mots, mais pas l’ordre, pas la disposition ni le ton, simplement des mots comme pour ne rien dire, en fait. Est-ce un fait ? Est-ce que les faits existent, importent, simplement sont sur un téléphone portable transformé en plus-que-scribe-portable. Qu’importe ? C’est peut-être un fait que tous ces mots ne veulent rien dire, enfin qu’ils voudraient peut-être dire quelque chose dans un autre contexte, mais là, ici, là, en ce moment, ou avant ou tout à l’heure, sur mon plus-que-scribe-portable, que dire ? Pas grand-chose en fait. Est-ce un fait ? À peine des phrases dont la signification m’inquiète. À peine des phrases sur mon plus-que-scribe-portable, qui pourrait y croire ? Et, qui pourrait croire qu’il s’agit, effectivement, je veux dire : qu’il ne s’agit pas d’autre chose que l’on s’efforcerait de dissimuler, de faire passe en contrebande, qu’il s’agit précisément de cela : la littérature. Qui croirait en une littérature faite à partir des ingrédients suivants : à peine des phrases sur un téléphone portable baptisé pour l’occasion plus-que-scribe-portable appartenant à l’auteur, la nuit ?

Deux hommes se parlent, l’un plus que l’autre, en fait, et plus fort aussi, en fait, ils plaisantent et un seul rit, c’est un fait, ça en dit long.

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