vendredi 4 novembre 2011

Diane Arbus au Musée du Jeu de Paume

Je n’aime pas Diane Arbus. C’est-à-dire que je n’aime pas ses photographies, je ne suis pas subjugué par elles. Je peux y voir des qualités, je pense que certaines peuvent toucher, et plaire. Mais souvent, trop souvent, tout semble être dans le sujet. Seulement dans le sujet. Et le sujet absorbe la photographie. Il n’y a plus que ce que l’on voit : le medium devenant quasi une transparence, on passe à travers sans le voir, on voit ce qu’il y a à voir. Et ensuite ? Ensuite, c’est pour cette raison que je n’aime pas les photographies de Diane Arbus, ensuite : rien. Les iconiques photographiques de Diane Arbus me laissent indifférent parce que le sujet, le modèle, ce qu’elles montrent me semblent être toute la photographie. Il manque l’épaisseur du medium qui ferait voir d’un certain point de vue ce qu’il y a à voir dans cette scène, dans ce visage, dans ce couple extraordinaire, forcément extraordinaire. Dans les icônes de Diane Arbus, tout est extraordinaire, forcément extraordinaire. Et lassant, c’est ce que je pense. Il y a bien une photographe, on le sait. Mais où est-elle ? Je la cherche. Je ne la trouve pas. L’extraordinaire, c’est ceci : des gens normaux pas si normaux que ça. Des gens qui ont une image dérangeante, étonnante, stupéfiante, hallucinante, mais qui n’ont pas l’habitude de l’image, et que l’on prend en photographie, comme malgré eux (et même s’ils l’acceptent). Des gens qui renvoient une image dérangeante, parfois monstrueuse, d’eux-mêmes, mais qui n’ont pas conscience de l’image d’eux-mêmes qu’ils peuvent bien renvoyer face à un objectif. L’extraordinaire, c’est eux – pas leur image photographique.

Ainsi, par antiphrase presque, cette photographie de Marcello Mastroianni à New York en 1963. Conscient de son image, la maîtrisant comme un grand comédien, Mastroianni déjoue la photographie de Diane Arbus, ne renvoyant de lui qu’une image parfaite, conforme à ce qu’il devait être, ou ce qui devait être son statut : un homme italien, beau, une grande vedette de cinéma. Ici, la photographie échoue à être autre chose que transparente, vide et sans épaisseur. Marcello Mastroianni fait ce qu’il veut, il est beau, jeune, riche, et libre, il le sait, il le montre, ça se voit. C’est tout ce que l’on voit. La pause lascive, romaine jusqu’à la caricature, sur le lit de sa chambre d’hôtel, tout habillé, son manteau encore sur le dos, intouchable, une icône que la photographie ne peut que reproduire, qu’elle laisse intacte.

C’est ailleurs que, si quelque chose se passe, ça a lieu. Dans ces portraits de Jorge Luis Borges et d’Helene Weigel, la veuve de Bertold Brecht. Borges aveugle, Central Park, New York, 1969. C’est une question posée à l’image, à ce que l’on fait des images, à ce que les images nous font, c’est dire, en quelque sorte : quand le regard fuit, quand le regard nous fuit, quand nous voyons qu’on ne voit pas, que se passe-t-il ? Je regarde quelqu’un qui ne voit plus, qui ne voit pas, je le vois, je vois qu’il ne voit plus, qu’il ne voit pas. C’est effroyable. Je suis pris d’effroi devant l’image de l’aveugle. Je suis pris d’effroi à la vue de l’absence de la vue. C’est encore tiré par les cils. Il faut faire un pas en avant, dans le temps, encore. Helene Weigel, Berlin Est, 1971. Gros plan sur un visage. Marqué. Bouche pincée, sans rire aucun. L’impossibilité du rire à ce moment-là. L’impossibilité de rire de ce moment-là. Le noir duquel le visage émerge, à peine. Et encore ce regard qui fuit. Ici, il le fait exprès. Il cherche à s’échapper, regarde ailleurs. Il porte sur lui l’image d’un deuil qui semble éternel. C’est la volonté du regard d’échapper à ce que l’on voudrait de lui, qu’il nous regarde, qu’il nous parle, qu’il nous dise quelque chose, qu’il nous fasse peur, la chair de poule. Il va ailleurs. Là où le deuil le conduit. En sens contraire de la lumière qui éclaire le visage. Le portrait est ainsi une fuite loin de la lumière, aussi loin que c’est possible. La photographie cadre ça, ce moment de fuite. Terrible. Elle est dense, enfin.

Je n’aime pas Diane Arbus. J’aime Diane Arbus quand elle cesse d’être Diane Arbus. Quand cette accumulation d’extraordinaire s’efface enfin, et me laisse respirer. Quand je ne suis pas contraint par le sujet, quand ce n’est pas le sujet (la scène ou le modèle bizarre, choquant, dérangeant, étrange, comme le sont en fait tous les gens) qui fait apparaître la photographie. Quand c’est enfin la photographie qui apparaît, fait voir le visage, son impuissance et sa force, sa dureté et sa faiblesse. Quand elle est finalement, et vraiment, humaine.

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